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mercredi 30 novembre 2016

L'art

"L'art était la fusion du monde paternel et maternel, de l'esprit et du sang, il pouvait partir du fait le plus concret et mener au plus abstrait ou bien prendre son point de départ dans le monde des idées pures et trouver sa fin dans la chair pantelante. Toutes les œuvres d'art vraiment hautes...possédaient ce double visage inquiétant et souriant, ce caractère masculin et féminin, ce mélange d'instinct et de pure spiritualité."

Hermann Hesse, Extrait de Narcisse et Goldmund

vendredi 25 novembre 2016

Base de lancement


L'intelligence aime

"L'intelligence aime ce qui est fixe, ce qui a forme; elle veut pouvoir se fier à ses signes, elle aime ce qui est, non ce qui est en devenir; le réel, non le possible. Elle ne tolère pas qu'un oméga devienne un serpent ou un oiseau. L'intelligence ne peut pas vivre dans la nature, mais seulement en face d'elle, comme son contraire."

Hermann Hesse, Extrait de Narcisse et Goldmund

jeudi 24 novembre 2016

Le grand commandeur


Une foule de petits oiseaux

"Souvent il rêvait d’un jardin, un jardin enchanté, planté d’arbres comme ceux des contes, avec des fleurs immenses, des grottes bleuâtres et profondes ; parmi les herbes brillaient les yeux étincelants de bêtes inconnues, aux branches glissaient des serpents lisses et nerveux, aux vignes et aux buissons pendaient des baies énormes, humides et brillantes, elles s’enflaient dans sa main qui les cueillaient et versaient un jus pareil à du sang, ou bien prenaient des yeux et se déplaçaient avec des mouvements langoureux et perfides ; sa main cherchait-elle une branche pour s’appuyer à un arbre, il voyait et sentait entre le tronc et la branche une touffe épaisse de cheveux emmêlés comme les poils au creux des aisselles. Une fois, il rêva de lui-même ou de son saint patron, de Goldmund-Crysostome ; il avait une bouche d’or, et de sa bouche d’or sortaient des mots et ces mots étaient une foule de petits oiseaux qui s’en allaient en voltigeant."

Hermann Hesse, Extrait de Narcisse et Goldmund

mardi 22 novembre 2016

Brume

"Que de rêves la brune étrangère avait comblés en lui ! que de boutons elle avait fait éclore, que de curiosités et de désirs elle avait apaisés et combien elle en avait éveillés de nouveaux !"

Hermann Hesse, Extrait de Narcisse et Goldmund

lundi 21 novembre 2016

L'embrasement


Écrire le monde

"Je crois, dit-il, qu’un pétale de fleur ou un vermisseau sur le chemin contient et révèle beaucoup plus de choses que tous les livres de la bibliothèque entière. Avec des lettres et des mots on ne peut rien dire. Parfois j’écris une lettre grecque quelconque, un thêta ou un oméga, et je n’ai qu’à tourner un tout petit peu la plume ; voilà que la lettre prend une queue et devient un poisson et évoque en une seconde tous les ruisseaux et tous les fleuves de la terre, toute sa fraîcheur et son humidité, l’océan d’Homère et les eaux sur lesquelles marcha saint Pierre, ou bien la lettre devient un tout petit oiseau, dresse la queue, hérisse ses plumes, se gonfle, rit et s’envole. Eh bien, Narcisse, tu ne fais sans doute pas grand cas de ces lettres-là ? Mais je te le dis, c’est avec elles que Dieu a écrit le monde."

Hermann Hesse, Extrait de Narcisse et Goldmund

Farine et miel


Vois

"Vois, dit-il, il n'y a qu'un point où j'aie sur toi l'avantage. J'ai les yeux ouverts, tandis que tu n'es qu'à demi éveillé ou que parfois tu dors tout à fait. J'appelle un homme en éveil celui qui, de toute sa conscience, de toute sa raison, se connait lui-même, avec ses forces et ses faiblesses intimes qui échappent à la raison et sait compter avec elles.Apprendre cela, voilà le sens que peut avoir pour toi notre rencontre. Chez toi, Goldmund, la nature et la pensée, le monde conscient et le monde des rêves sont séparés par un abîme. Tu as oublié ton enfance. Des profondeurs de ton âme elle cherche à reprendre possession de toi. Elle te fera souffrir jusqu'à ce que tu entendes son appel."

Hermann Hesse, Extrait de Narcisse et Goldmund

Here comes the sun


La gaieté

"La gaieté n'est ni légèreté, ni complaisance envers soi-même, mais le plus haut degré de la connaissance et de l'amour, la lucidité au bord de tous les abîmes."

Hermann Hesse, Extrait de Le Jeu des perles de verre

samedi 19 novembre 2016

Jour violacé


MotherShip


L'enjeu de l'éveil

"L'enjeu de l'éveil, c'était, semblait-il, non la vérité et la connaissance, mais la réalité, le fait de la vivre et de l'affronter. L'éveil ne vous faisait pas pénétrer près du noyau des choses, plus près de la vérité. Ce qu'on saisissait, ce qu'on accomplissait ou qu'on subissait dans cette opération, ce n'était que la prise de position du moi vis-à-vis de l'état momentané de ces choses. On ne découvrait pas des lois, mais des décisions, on ne pénétrait pas dans le coeur du monde, mais dans le coeur de sa propre personne. C'était aussi pour cela que ce qu'on connaissait alors était si peu communicable, si singulièrement rebelle à la parole et à la formulation. Il semblait qu'exprimer ces régions de la vie ne fît pas partie des objectifs de langage."

Hermann Hesse, Extrait de Le Jeu des perles de verre

Nokori


vendredi 18 novembre 2016

La musique classique

"La musique classique est un geste qui signifie : je sais le tragique de la condition humaine, je me rallie à la cause du destin humain, de la vaillance, de la sérénité ! Que ce soit la grâce d'un menuet de Haendel ou de Couperin, que ce soit de la sensualité sublimée en un geste de tendresse, comme chez beaucoup d'Italiens ou chez Mozart, ou encore l'acceptation tranquille de la mort, comme chez Bach, il y a toujours là une bravade, un héroïsme, un esprit chevaleresque et l'accent d'un rire surhumain, d'une gaieté immortelle. C'est cela qui doit vibrer aussi dans nos jeux de Perles de Verre, dans toute notre vie, dans nos actes et dans nos souffrances."

Hermann Hesse, Extrait de Le Jeu des perles de verre

lundi 14 novembre 2016

Deux automnes

Il y a deux automnes, celui de sa naissance et celui de sa mort. De sa jeunesse pimpante et criarde, je lui préfère la richesse mourante de ses couleurs tertiaires. Nul doute, de l'or vieillit au vert de gris mousseux, la saison de novembre est un drageoir à épices.

Vieux cuivre


Angle de champ


La pieuvre verte


Quelques phrases

"Bien souvent, des Esseintes avait médité sur cet inquiétant problème, écrire un roman concentré en quelques phrases qui contiendraient le suc cohobé des centaines de pages toujours employées à établir le milieu, à dessiner les caractères, à entasser à l’appui les observations et les menus faits. Alors les mots choisis seraient tellement impermutables qu’il suppléeraient à tous les autres ; l’adjectif posé d’une si ingénieuse et d’une si définitive façon qu’ils ne pourrait être légalement dépossédé de sa place, ouvrirait pendant des semaines entières, sur son sens, tout à la fois précis et multiple, constaterait le présent, reconstruirait le passé, devinerait l’avenir d’âmes des personnages, révélés par les lueurs de cette épithète unique."

Joris-Karl Huysmans , Extrait de À rebours

mercredi 9 novembre 2016

La montagne du dragon


Vue en plongée

Il n'y a pas de descente en soi à deux. Voir c'est une plongée que l'on fait seul. La création se fait en partie pour échapper à cela, dans un désir de partage et puis, inévitablement en repassant par cette fuite motrice nous en ressortons avec des fragments d'une même histoire. Le conte de notre voir. Une vie.

Ouragan catégorie 8


Au soleil de cinq heures

« au soleil de cinq heures
cette concordance entre
chaque mot et une partie
du rêve que nous cherchons
avec assiduité et détresse »

Marie Uguay, Extrait de Poèmes

lundi 7 novembre 2016

La moindre lumière

"Il y a tant de ciel entre nous.
Tant de signaux y dérivent
que noyée, la nuit
se retourne sur le flanc.

Nulle nonchalance dans l'air.
Du noir, strié de noir
où doit jaillir un enchantement

les paupières suçant la moindre lumière
l'ocre douceur tombée sous la paume
l'odeur crevée
de l'âge.

Jean-Marc Lefebvre, Extrait de La tentation des armures

Fée de corail


L'accotement des couleurs

"Comme un horizon vertical, net comme le fil d'un lac immobile, cet arbre se dresse dans l'accotement des couleurs. Et l'homme que tu as vu qu'il a vu, tu me l'as fait voir. Cette photo m'a eu droit au coeur du regard. Je la regarde, la "reregarde", et je sens toujours le même étonnement, le même éblouissement entre l'écorce grisâtre et les couleurs mêlées si loin, si près. C'est un fragment de la Grande Beauté Immémoriale." 

Lf

Portrait de famille d'un cyclope


L'Outre-vie

"L’outre-vie c’est quand on n’est pas encore dans la vie, qu’on la regarde, que l’on cherche à y entrer. On n’est pas morte mais déjà presque vivante, presque née, en train de naître peut-être, dans ce passage hors frontière et hors temps qui caractérise le désir. Désir de l’autre, désir du monde. Que la vie jaillisse comme dans une outre gonflée. Et l’on est encore loin. L’outre-vie comme l’outre-mer ou l’outre-tombe. Il faut traverser la rigidité des évidences, des préjugés, des peurs, des habitudes, traverser le réel obtus pour entrer dans une réalité à la fois plus douloureuse et plus plaisante, dans l’inconnu, le secret, le contradictoire, ouvrir ses sens et connaître. Traverser l’opacité du silence et inventer nos existences, nos amours, là où il n’y a plus de fatalité d’aucune sorte."

Marie Uguay, Extrait de Poèmes

L'arbre du peintre


Face à l'infini

Je suis aveugle
Pourtant, j'ai vu
Un dessin
Une terre nue

J'avance
Dans l'obscurité des couleurs
Il n'y a pas d'obstacle
La musique de la rivière guide mes pas
Moi seule l'entends

Je t'amène jusqu'à l'aurore
Je te regarde danser là
Où tu me rejoins

Nous partageons
Un thé
Dans la toundra
Un réconfort
Face à l'infini

Joséphine Bacon, Extrait de Un thé dans la toundra

jeudi 3 novembre 2016

Photon


Le pouvoir des forêts inhabitées

Ce matin, le gris avale toute lumière. Il faudra le reflet de l'eau sur les choses pour rehausser les teintes terreuses de novembre, le chatoiement des larmes d'automne. Les citrouilles fanées se désagrègent sur les perrons narguant les feuilles mortes, les rues désertiques redonnent le pouvoir des forêts inhabitées.

mardi 1 novembre 2016

Les feux de l'aube

" Les photons qui ont allumé les feux de l'aube ont parcouru cent cinquante millions de kilomètres depuis la surface du soleil. Mais la lumière peut elle aussi être ralentie et filtrée. Ce ralentissement est particulièrement spectatculaire dans les entrailles du soleil, où les photons naissent de l'union ardente d'atomes sous pression. Le coeur du soleil est si dense qu'il faut dix millions d'années à un photon pour se frayer un chemin jusqu'à la surface. En cours de route, il est continuellement arrêté par des protons, qui absorbent son énergie, le retiennent un moment, puis libèrent l'énergie sous la forme d'un autre photon, Lorsque le photon s'échappe enfin, après avoir été englué si longtemps dans la mélasse solaire, il file comme une flèche jusqu'à la terre en huit minutes."

David G. Haskell, Extrait de Un an dans la vie d'une forêt

jeudi 27 octobre 2016

Dépigmentation

Matin gris avec touche de plumes fauves. La lumière hivernale commence à pointer sa cuisse légère et dénudée, bien avant que l'avalanche titane nous avale tous.

Avec l'absence du soleil, s'ajoute les tons terreux et les mélanges d'oxydes de fer, créant la fameuse teinte étain présente partout. Il n'est pas encore froid ce gris, gorgé de l'or des moissons, de la muerte ocre des passions. La fin de l'automne, c'est de la braise de cendre chaude.

Ce foisonnement dans la saison des couleurs, m'amène inévitablement à souhaiter que le vide s'amène, mon appel inconscient à la dépigmentation. Ne sachant souvent pas quoi faire avec le trop, sauf s'il se retrouve sur la toile. Je réalise que dans mon pictural, je passe du vide au plein, rarement l'inverse. Que le plein, je n'ai jamais su en faire un moteur de création.

Hydrangea


L'art des merveilles

"Un des résultats de mon observation du mandala a été de comprendre que c'est en leur accordant notre attention que nous faisons apparaître des endroits merveilleux, et non en trouvant des endroits "vierges" qui nous émerveillent."

David G. Haskell, Extrait de Un an dans la vie d'une forêt

jeudi 13 octobre 2016

Lumière triomphante

"Même si la lumière est aujourd'hui triomphante, victorieuse, culturiste, nous avons besoin de la mélancolie du néon, de la bougie, liée à notre être, à notre mortalité. Qu'il n'y ait plus de nuances dans la lumière (en dépit des variations de couleurs ou de mise en scène) nous déprime. On veut nous rendre éternels, on veut que le jour soit éternel."

Roberto Peregalli, Extrait de Les lieux et la poussière; Sur la beauté de l'imperfection

samedi 8 octobre 2016

Le mois de brumaire


Se glisser entre les choses

"En effet la proposition cinétique nous dit qu'un corps se définit par des rapports de mouvement et de repos, de lenteur et de vitesse entre particules. C'est à dire : il ne se définit pas par une forme ou des fonctions. La forme globale, la forme spécifique, les fonctions organiques dépendront des rapports de vitesse et de lenteur. Même le développement d'une forme dépend de ces rapports, et non l'inverse. L'important, c'est de concevoir la vie, chaque individualité de vie, non pas comme une forme, ou un développement de forme, mais comme un rapport complexe entre vitesses différentielles, entre ralentissement et accélération de particules. Une composition de vitesses et de lenteurs sur un plan d'immanence. Il arrive de même qu'une forme musicale dépende d'un rapport complexe entre vitesses et lenteurs des particules sonores. Ce n'est pas seulement affaire de musique, mais de manière de vivre : c'est par vitesse et lenteur qu'on se glisse entre les choses, qu'on se conjugue avec autre chose : on ne commence jamais, on ne fait jamais table rase, on se glisse entre, on entre au milieu, on épouse ou impose des rythmes."

Gilles Deleuze, Extrait de Spinoza: Philosophie pratique

Structures histologique


Bégayer dans sa propre langue

"Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. C’est difficile parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement. Non pas être bègue dans sa parole, mais être bègue du langage lui-même. Etre comme un étranger dans sa propre langue. Faire une ligne de fuite. Les exemples les plus frappants pour moi: Kafka, Beckett, Gherasim Luca, Godard.

Gherasim Luca est un grand poète parmi les plus grands: il a inventé un prodigieux bégaiement, le sien. Il lui est arrivé de faire des lectures publiques de ses poèmes; deux cents personnes, et pourtant c’était un événement, c’est un événement qui passera par ces deux cents, n’appartenant à aucune école ou mouvement. Jamais les choses ne se passent là où on croit, ni par les chemins qu’on croit."

Gilles Deleuze, Claire Parnet, Extrait de Dialogues

Que la terre te soit légère


vendredi 7 octobre 2016

Mine de Muzo


Deux gris

"Il y a un gris qui est le gris de l’échec. Et puis il y a un autre gris. Il y a un autre gris. Qu’est ce que c’est ? Il y a un gris qui est celui de la couleur qui monte. Il y aurait deux gris ? Là je sens...on peut...ça touche tellement des ... ou bien il y aurait beaucoup de gris, il y aurait énormément de gris. En tous cas ce n’est pas le même gris. Le gris des couleurs qui se mélangent, ça, c’est le gris de l’échec. Et puis un gris qui serait peut être comme le gris du brasier, qui serait peut-être un gris essentiellement lumineux, un gris d’où les couleurs sortent."

Gillses Deleuze, Extrait du Cours 14 du 31.03.81 - 3

Love Shack


jeudi 6 octobre 2016

Langue mineure

"Nous devons être bilingue même en une seule langue, nous devons avoir une langue mineure à l’intérieur de notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme n’est pas seulement la possession de plusieurs systèmes dont chacun serait homogène en lui-même; c’est d’abord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque système en l’empêchant d’être homogène. Non pas parler comme un Irlandais ou un Roumain dans une autre langue que la sienne, mais au contraire parler dans sa langue à soi comme un étranger."

Gilles Deleuze, Claire Parnet, Extrait de Dialogues

Symétrie du hérissement


Merci à Guillaume Lajeunesse pour le titre. 

lundi 3 octobre 2016

L'art conserve

"Le jeune homme sourira sur la toile autant que celle-ci durera. Le sang bat sous la peau de ce visage de femme, et le vent agite une branche, un groupe d'hommes s'apprête à partir. Dans un roman ou dans un film, le jeune homme cessera de sourire, mais recommencera si l'on se reporte à telle page ou à tel moment. L'art conserve, et c'est la seule chose au monde qui se conserve."

Gilles Deleuze, Félix Guattari, Extrait de Qu'est-ce que la philosophie?

dimanche 2 octobre 2016

Odes et ballades


Plans sur le chaos

"Nous demandons seulement un peu d’ordre pour nous protéger du chaos. Rien n’est plus douloureux, plus angoissant qu’une pensée qui s’échappe à elle-même, des idées qui fuient, qui disparaissent à peine ébauchées,… Nous perdons sans cesse nos idées. C’est pourquoi nous voulons tant nous accrocher à des opinions arrêtées… Mais l’art, la science, la philosophie exigent davantage : ils tirent des plans sur le chaos. Ces trois disciplines ne sont pas comme les religions qui invoquent des dynasties de dieux, ou l’épiphanie d’un seul dieu pour peindre sur l’ombrelle un firmament d’où dériveraient nos opinions. La philosophie, la science et l’art veulent que nous déchirions le firmament et que nous plongions dans le chaos. Nous ne le vaincrons qu’à ce prix."

Gilles Deleuze, Félix Guattari, Extrait de Qu'est-ce que la philosophie?

Framboise et lime


L'Ermite

" Pensant à la figure de l'ermite, je dessinai ce bambou sur rouleau vertical. N'est-il pas vrai qu'on peut partout voir la lune, entendre des sons de flûte, ou rencontrer des marchands munis de précieuses étoffes rouges? Unique, en revanche, est la figure de l'ermite, qui ne se retrouve plus en ce bas monde."

François Cheng, Extrait de Souffle-Esprit

Nèphèsh


En deviner les secrets

"Lorsque je regarde attentivement les pierres, je m’applique parfois, non sans naïveté, à en deviner les secrets. Je me laisse glisser à concevoir comment se formèrent tant d’énigmatiques merveilles, nées de lois que très souvent elles paraissent violer, comme si elles étaient issues d’un tumulte et, pour tout dire, d’une fête que bannit désormais leur mode d’existence. Je m’efforce de les saisir en pensée à l’ardent instant de leur genèse. Il me vient alors une sorte d’excitation très particulière. Je me sens devenir un peu de la nature des pierres. En même temps, je les rapproche de la mienne grâce aux propriétés insoupçonnées qu’il m’arrive de leur attribuer au cours de spéculations tour à tour précises et lâches, où se composent la trame du songe et la chaîne du savoir. Là s’échafaudent et s’écroulent sans cesse de fragiles édifices, peut-être nécessaires. La métaphore y épaule (ou y corrompt) le syllogisme; la vision nourrit la rigueur (ou la fourvoie). Entre la fixité de la pierre et l’effervescence mentale, s’établit une sorte de courant où je trouve pour un moment, mémorable il est vrai, sagesse et réconfort. Pour un peu, j’y verrais le germe possible d’une espèce inédite et paradoxale de mystique. Comme les autres, elle conduirait l’âme au silence d’une demi-heure, elle l’amènerait à se dissoudre dans quelque immensité inhumaine. Mais cet abîme n’aurait rien de divin et serait même tout matière et matière seule, matière active et turbulente des laves et des fusions, des séismes, des orgasmes et des grandes ordalies tectoniques ; et matière immobile de la plus longue quiétude."

Roger Caillois, Extrait de Pierres

lundi 26 septembre 2016

Le Plongeur

"Grandis, ô corps, et saisis l'horizon!
Tu le possèdes en esprit déjà ce mirage
Qui se prolonge sous toi dans l'extase du saut.
De tes deux bras grands ouverts et de ta face au soleil levée,
Tu l'étreins ce monde physique dans les replis de ton ombrage.
Ce n'est qu'un instant fabuleux de possession;
Puis tu piques de la tête au fond des abîmes glauques.
Tu sors de là tout ruisselant,
Comme un matin de rosée."

François Hertel, "Le Plongeur" (extrait), Mes Naufrages, 1951

dimanche 25 septembre 2016

La Canada Malting


Haunting


Cap Canaveral


Sans titre (Façade fenestrée), vers 1953-1956

" «Se peut-il, après-tout, qu'en dépit des briques et des visages rasés, ce monde où nous vivons déborde de prodiges, et que moi-même et toute l'humanité cachions sous nos dehors vulgaires des énigmes que les étoiles mêmes et peut-être les plus grands séraphins ne sauraient résoudre?» écrit Melville dans Pierre.

Un dimanche de juin, tôt le matin. Il avait plu après minuit, et l'air et le ciel se sont miraculeusement dégagés. Les rues sont vides et les boutiques fermées. Un coup d'oeil sur les choses avant que quiconque les ait vues.

Au coin de la rue il y a un immeuble de bureaux abandonné. Les murs ont été repeints et les seize fenêtres ont été récemment lavées et maintenant elles brillent. À l'intérieur il y a des miroirs et des fenêtres sur cour, mais aucun mobilier. Tout est très bien ordonné sauf quelques fissures encore visibles sur la façade et la peinture écaillée sur le trottoir. 

La clarté de notre vision est une oeuvre d'art."

Charles Simic, Extrait de Alchimie de brocante: L'Art de Joseph Cornell