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mardi 23 août 2016

Destin

"N'est-ce point pour l'art un destin suffisant que de consister en l'apprentissage d'une discipline que chacun doit créer à sa propre ressemblance et par où toutefois il lui faut accéder à une régularité comme absolue qui n'écoute les raisons de personne? Il en naît à la fin des oeuvres qu'il est moins facile de confondre ou d'altérer que celles de la nature. Un génie singulier continue de les hanter, qui les protège. Le souci tenace d'un vivant accrut cet empire proche de la vie et différent d'elle, où la beauté triomphe et demeure."

Roger Caillois, Extrait de Vocabulaire esthétique

mercredi 17 août 2016

Le voile de l'apparence

"Notre époque ne tolère pas la fragilité de la vie, la beauté qui ne repose sur rien. On songe à l'Istanbul de Pamuk, ses palais fascinants et vétustes, la majesté du passé qui se dévoile dans l'enchantement du temps. La beauté qui s'incarne dans le pauvre vieillissement des choses. Les rues, avec l'odeur de la mer traversant les maisons, la superposition de différents styles qui subissent la dégradation du temps avec noblesse, le mystère de ces lieux qui n'ont pas de noms, mais qui dans la quiétude de leurs lignes font affleurer les souvenirs, les halls, les escaliers, l'odeur du temps et de la vie, les saisons, les générations. Tout passe; reste l'empreinte, le signe.

Partout sur la planète, on démolit et on reconstruit sans cesse. Nous ne laissons rien en paix. Nous voulons intervenir sur les lieux comme sur les personnes, les coloniser, en réduire le sens à une stratégie de bien être éphémère. Nous reconstruisons au nom d'une morale qui veut ôter le voile de l'apparence, ignorant que derrière, peut-être, ne reste que le néant."

Roberto Peregalli, Extrait de Les lieux et la poussière; Sur la beauté de l'imperfection

mardi 16 août 2016

Les cales du San Jose


Sentes

"Il y découvrit des ruelles sourdes et des sentes folles, telles que ce chemin du tertre Saint-Nicolas qui dévale du haut de la cité, en une fuite précipitée de marches ; puis le boulevard des Filles-Dieu si désert sous ses allées plantées d’arbres, valait qu’on s’y arrêtât. En partant de la place Drouaise, on arrivait à un petit pont, là où se réunissaient les deux bras de l’Eure ; à droite, c’était, au-dessus de l’eau tournant avec les masures qui côtoyaient ses rives, l’escalade de la vieille ville, hissant au-dessus d’elle la cathédrale ; à gauche, c’était, le long du quai, en face d’une haie de grands peupliers éventant des moulins hydrauliques, des scieries et des chantiers de bois, des lavoirs de blanchisseuses agenouillées dans des boîtes sur de la paille et l’eau moussait devant elles, décrivait des cercles d’encre éclaboussés par le coup d’aile d’un oiseau, de gouttes blanches."

Joris-Karl Huysmans, Extrait de La Cathédrale

dimanche 14 août 2016

One Eyed Jacks


Déchirer le coin bleu du ciel


Mouvance et saisissement

L'onde. On parle d'elle comme d'une perturbation qui se propage dans un milieu sans modifier sa structure de façon permanente. Sans changer en somme les propriétés du lieu. Il est donc question d'un saisissement dans le temps. Je me demande si, elle ne serait pas des tréfonds de l'invisible, la mesure visible de sa présence.

Soufre et lavande


Tout langage est à l’invectif

Tout langage est à l’invectif. Il y a un appel, un coup porté par le moindre mot. Chaque mot divise un morceau du réel dans ta bouche. Ici est un lieu, dans ta bouche, où il y a écartèle ment de l’homme par l’espace et où nous écou tons apparaître le vide, l’espace venir battre. Il s’entend un souffle. Le réel respire. Dans la pensée, une source d’air est ouverte : apparaît de la naissance d’espace entre les mots. La langue est en fugue, en fuite, en vrille, poursui vie, poursuivante, chassée et ouvrant. C’est quelque chose qui creuse : une cavatine ; nous apparaît alors, étranger et devant nous, notre corps le plus proche : le langage. Notre chair mentale, notre sang.

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

Reprendre ses droits


Fondement de la parole

Les mots ont toujours été ennemis des choses et il y a une lutte depuis toujours entre la parole et les idoles. La parole est apparue un jour comme un trou dans le monde fait par la bouche humaine – et la pensée d’abord comme un creux, comme un coup de vide porté dans la matière. Notre parole est un trou dans le monde et notre bouche comme un appel d’air qui creuse un vide – et un renversement dans la création. Les cris des bêtes désignent, le mot humain nie. Les choses que nous parlons, c’est pour les délivrer de la matière morte. La parole n’est pas un commentaire, une ombre du réel, le monnayage du monde en mots, mais quelque chose venu dans le monde comme pour nous en arracher. La parole ne double pas le monde de mots, mais jette quelque chose à terre. Elle brise ; elle renverse. Celle qui brise ; celle qui renverse. Il n’y a de civilisation que fondée sur la parole ; c’est-à-dire sur un renversement des images, sur des idoles renversées et détruites, et sur un monde creusé par les mots.

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

samedi 13 août 2016

Le fuyard


Position irrégulière

"Mon seul et unique favori est l'égaré, l'écarté, le disjoint, l'en retard ou le fuyard, le désorienté, le tout-près mais à-côté... Sa brèche, c'est la mienne dehors, hors de toi. Je gît sans grâce quand je suis dans cette position irrégulière."

Lf

Whale Wars


Le monde qu'elle désigne

Parler n’est pas communiquer. Parler n’est pas s’échanger et troquer – des idées, des objets –, parler n’est pas s’exprimer, désigner, tendre une tête bavarde vers les choses, doubler le monde d’un écho, d’une ombre parlée ; parler c’est d’abord ouvrir la bouche et attaquer le monde avec, savoir mordre. Le monde est par nous troué, mis à l’envers, changé en parlant. Tout ce qui prétend être là comme du réel apparent, nous pouvons l’enlever en parlant. Les mots ne viennent pas montrer des choses, leur laisser la place, les remercier poliment d’être là, mais d’abord les briser et les renverser. « La langue est le fouet de l’air », disait Alcuin ; elle est aussi le fouet du monde qu’elle désigne.

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

L'échelle de Beaufort


Chair spirituelle

"Qu’est-ce que les mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent ? Qu’ils ne sont ni des instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que nous. Ils savent qu’ils sont échangés entre les hommes non comme des formules et des slogans mais comme des offrandes et des danses mystérieuses. Ils en savent plus que nous ; ils ont résonné bien avant nous ; ils s’appelaient les uns les autres bien avant que nous ne soyons là. Les mots préexistent à ta naissance. Ils ont raisonné bien avant toi. Ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine et comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes de dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que toi. Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit."

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

vendredi 12 août 2016

Orographie


Tout au fond

"Chaque terrien d’ici le sait bien, qu’il n’est pas fait que de terre. Et s’il le sait, c’est parce qu’il parle. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que l’intérieur est le lieu non du mien, non du moi, mais d’un passage, d’une brèche par où nous saisit un souffle étranger. 

A l’intérieur de nous, au plus profond de nous, est une voie grande ouverte : nous sommes pour ainsi dire troués, à jour, à ciel ouvert – comme les toitures des cabanes à la fête de soukkot. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que la parole existe en nous, hors de tout échange, hors des choses, et même hors de nous."

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

lundi 8 août 2016

Des idoles invisibles

"Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s’en forgeant plus qu’une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer ; nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n’y a que le mystère de parler qui nous séparait d’eux. A la fin, nous deviendrons des animaux : dressés par les images, hébétés par l’échange de tout, redevenus des mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l’histoire est sans parole."

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

dimanche 7 août 2016

Taste de Rainbow


Corps de mots

"A l’image mécanique et instrumentale du langage que nous propose le grand système marchand qui vient étendre son filet sur notre Occident désorienté, à la religion des choses, à l’hypnose de l’objet, à l’idolâtrie, à ce temps qui semble s’être condamné lui-même à n’être plus que le temps circulaire d’une vente à perpétuité, à ce temps où le matérialisme dialectique, effondré, livre passage au matérialisme absolu – j’oppose notre descente en langage muet dans la nuit de la matière de notre corps par les mots et l’expérience singulière que fait chaque parlant, chaque parleur d’ici, d’un voyage dans la parole ; j’oppose le savoir que nous avons, qu’il y a, tout au fond de nous, non quelque chose dont nous serions propriétaire (notre parcelle individuelle, notre identité, la prison du moi), mais une ouverture intérieure, un passage parlé."

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

samedi 6 août 2016

Cercle magique


Dix formes de dévotion

II. Mémoire

Rappellez-vous de sortir les poubelles, d'aller chercher les vêtements chez le nettoyeur, de décongeler les côtelettes de porc (le boeuf haché, les cuisses de poulet, le filet de sole). Rappellez-vous de nourrir le chien (le chat, le hamster, le poisson rouge, le canari). Rappellez-vous le premier sourire, les premiers pas,le premier béguin. Rappellez-vous le matin limpide, la touffeur du long après-midi, le soir tranquille, le lit moelleux, la douceur de la pluie dans la nuit. Rappellez-vous aussi de la douleur, les déceptions, les humiliations, les coeurs brisés et une panoplie éclectique d'autres chagrins. Accueillez ces tragédies sans vous laisser démonter, avec dignité. Ne vous arrachez pas les cheveux. Pardonnez, oubliez. continuez votre chemin. Les fidèles contemplent le passé avec attendrissement.

Ils n'ont que des rapports éphémères avec la honte, la culpabilité, le tourment, le chaos, l'existentialisme et la métaphysique. Les fidèles ont leur conscience pour eux. Ce n'est pas eux qui dépensent des millions de dollars en ouvrages d'épanouissement personnel et en vidéos d'exercices. Ils savent qu'ils ont fait de leur mieux. Si et quand il leur arrive de commettre des erreurs, les fidèles savent se pardonner sans avoir besoin pour cela d'engloutir des années dans de coûteuses thérapies.


L'été, rappellez-vous de l'hiver: la neige étincelant dans le claire lumière du soleil, les enfants en habits matelassés qui font des bonhommes de neige et sucent des glaçons. Rappellez-vous les arénas où l'on joue au hochey, les joues rouges, les cantiques de Noel, les chaussettes de laine et le chocolat chaud aux guimauves. L'hiver rappellez-vous de l'été: la pelouse verte bien nette sous le ciel bleu immense, les enfants aux longs bras et aux longues jambes qui jouent à cache-cache et courent dans les jet d'arrosoirs. Rappellez-vous les barbecues, les voiliers, les fleurs, les fraises et la limonade rose. Les fidèles ont toujours hâte à quelque chose. Les fidèles ne confondent jamais l'avenir avec le passé.

Diane Schoemperlen, Extrait de l'Encyclopédie du monde visible

jeudi 4 août 2016

Bucolique


Rive

"Il y a un peu de dérive dans le mouvement de l'Homme quand il te quitte. La vie domestique est volatile. J'y jette des ancres de livres pour rester à la surface jusqu'à ce que j'émerge sur les rivages de ton lit. J'y trouve de tout: du rêve, des échappées de sève, et puis toi, toujours. Même quand tu vaques à tes oeuvres, sacrantes ou sacrées. J'y apporte mes abandons."

Lf

dimanche 31 juillet 2016

Dix formes de dévotion

1. Foi

"Les fidèles sont partout. Ils montent tous les matins dans leur voiture et s'embarquent vaillamment pour la journée. Ils partent pour le travail absolument certains qu'ils y arriveront sans encombre: à l'heure, intacts. Il ne leur vient pas à l'esprit qu'ils pourraient aussi bien être emboutis par un camion de livraison de Coca-Cola brûlant un feu rouge au coin de Johnson et de la rue Principale. Ils n'imaginent pas les bouteilles qui explosent, le pare-brise qui vole en éclats, leur poitrine qui s'affaisse, le sang qui gicle de leurs oreilles. Ils conduisent, c'est tout. Le même trajet tous les jours, arrête-démarre, aller-retour, et oui, ils arrivent à destination: sains et saufs. De façon tout aussi peu remarquable, ils rentrent à la maison. Puis ils entament la préparation du souper sans jamais s'émerveiller du fait qu'ils ont survécu. Ils ne leur vient pas à l'esprit que la conserve de thon qu'ils utilisent dans leur plat mijoté pourrait être contaminée et qu'ils seront peut-être tous morts du botulisme à minuit. 

La foi est leur bouclier. Ils croient, si ce n'est exactement en Dieu, en l'inébranlable notion de la vie quotidienne. Ils ne s'attendent pas à vivre éternellement, bien sûr, mais ne seraient pas tout à fait étonnés si cela devait advenir. Dans la vie de tous les jours, la mort leur apparaît essentiellement comme une calamité frappant les autres, ces autres qui sont sans doute méchants, imprudents ou malchanceux: au mauvais endroit au mauvais moment..."

Diane Schoemperlen, Extrait de l'Encyclopédie du monde visible

lundi 18 juillet 2016

Les chemins

« Les chemins sont innombrables car le monde ne cesse de nous parler et de nous tirer à lui. D’où un appel violent de la forêt, de la prairie, de la pierre, qui ne sont pas moi et que je veux approcher en désespoir de les devenir. Il faut supposer une certaine parenté, une similitude de nature entre le monde et moi pour que nous éprouvions le bonheur de marcher, que je sois par ailleurs enfant de l’air, du feu, des vents et des eaux. »

Pierre Sansot, Extrait de Chemins aux vents

Favela


Il manque à l'écriture

"Il manque aujourd'hui à l'écriture et surtout aux lettres, du temps, du temps et encore du temps. Le temps de partir, de se rendre, le temps donné pour répondre. Quel temps pour raconter?"

Lf

Indicus


Chang Yen-yuan (dynastie T'ang)

"La peinture parfait l'action civilisatrice des Sages et concourt à l'établissement de relations justes entre les hommes. Elle scrute les lois de la transformation divine et sonde les mystères cachés de la Création. Sa vertu égale celle des Six Livres, son mouvement s'accorde à celui des quatre saisons. Car l'art pictural tire son origine, non point de l'ingéniosité humaine, mais de l'ordre du Ciel même."

François Cheng, Extrait de Souffle-Esprit

Quatre d'épées


vendredi 15 juillet 2016

Au début du monde

"As-tu imaginé vivre dans la maison du dernier phare que l'on voit? Au début du monde et à la fin, au même endroit."

Lf

Œil


On s'aimera

On s'aimera
Pour un quignon d' soleil
Qui s'étire pareil
Au feu d'un feu de bois
On s'aimera
Pour des feuilles mourant
Sous l'œil indifférent
De Monseigneur le Froid
De Monseigneur le Froid

On s'aimera cet automne
Quand ça fume que du blond
Quand sonne à la Sorbonne
L'heure de la leçon
Quand les oiseaux frileux
Se prennent par la taille
Et qu'il fait encore bleu
Dans le ciel en bataille
Dans le ciel en bataille

On s'aimera
Pour un manteau pelé
Par les ciseaux gelés
Du tailleur des frimas
On s'aimera
Pour la boule de gui
Que l'an neuf à minuit
A roulée sous nos pas
A roulée sous nos pas

On s'aimera cet hiver
Quand la terre est peignée
Quand s'est tu le concert
Des oiseaux envolés
Quand le ciel est si bas
Qu'on l' croit au rez-de-chaussée
Et qu' le temps des lilas
N'est pas près d'être chanté
N'est pas près d'être chanté

On s'aimera
Pour un tapis tout vert
Où comme les filles de l'air
Les abeilles vont jouer
On s'aimera
Pour ces bourgeons d'amour
Qui allongent aux beaux jours
Les bras de la forêt
Les bras de la forêt

On s'aimera ce printemps
Quand les soucis guignols
Dansent le french-cancan
Au son du rossignol
Quand le chignon d'hiver
De la terre endormie
Se défait pour refaire
L'amour avec la vie
L'amour avec la vie

On s'aimera
Pour une vague bleue
Qui fait tout ce qu'on veut
Qui marche sur le dos
On s'aimera
Pour le sel et le pré
De la plage râpée
Où dorment des corbeaux
Où dorment des corbeaux

Léo Ferré

Un matin sur la folie du monde


Pluie et forme

Parfois la pluie n'est que promesse pour écouter une mélodie sans mot. Le silence des temps nuageux. Il y a des tristesses comme des joies, des trous dans le ciel qui ne prédisent aucunement leurs couleurs ou leurs formes.

jeudi 14 juillet 2016

Équatorial


Observation

Ce matin je regardais le ciel. Des nuages dans tous les sens s'affolaient au dessus du soleil. J'ai pensé à ma caméra puis l'ai aussitôt oublié. Dans un espace de présence, j'ai pu saisir la plage de joie que l'observation de la nature des choses me procure. Une émotion vive, voir violente, volcanique. J'ai pensé. Il est possible que le faire qui survient souvent ensuite est pour endiguer cette liesse insoutenable. J'ai pensé à l'acte de créer. «Le faire beau» né d'une organisation enfantine afin de canaliser les soubresauts d'une nature instable. Une façon naturelle de régulariser les chambres magmatiques.

Danse de la pluie


lundi 4 juillet 2016

Acholi

«Chez les Acholi du sud du Soudan, le ruot («faiseur de pluie»), autorité suprême, peut être issu de n'importe quel clan; en Ouganda, il devra être issu de faiseurs de pluie des deux côtés, et devra épouser une fille de faiseurs de pluie («dak ker, fille de pouvoir»), la seule de ses épouses à pouvoir engendrer un(e) faiseur(-se) de pluie, à le seconder s'il est malade et éventuellement à le remplacer s'il meurt.

Les nyig ko («graines, ou fruits, de la pluie»), pierres de pluie, sont soit du quartz ou des cristaux, soit des pierres travaillées. Elles sont sacrées: si quelqu'un de non autorisé les voit ou les touche, il mourra d’hydropisie, et même un jeune ruot nouvellement intronisé les fera manipuler par une épouses âgées de son père.

Le rituel se déroule à l'extérieur de la maison du ruot, donc près de la tombe de son père, dont l'esprit, seul habilité en dernier ressort à délivrer ou à retenir la pluie, doit être invoqué; il consiste à sacrifier une chèvre et à enduire les nyig ko de sa graisse, avant de les laver à l'eau. Pour arrêter la pluie, on les place, dans leur pot, dans un arbre au soleil, ou, dans les cas graves, dans les foyer. (Sellgman 1932.)»

Patrick Boman, Extrait du Dictionnaire de la pluie

jeudi 30 juin 2016

Gemini


L'immuable

"Rien d'immobile n'échappe aux dents affamées des âges. La durée n'est point le sort du solide. L'immuable n'habite pas vos murs, mais en vous, hommes lents, hommes continuels."

Victor Segalen, Extrait de Stèles

mardi 28 juin 2016

Tsunami


Une ville populeuse, peuplée, mais non populacière

"Une ville populeuse, peuplée, mais non populacière. Ni trop ordonnée, ni trop compliquée. Les rues, dallées de ce large grès velouté, gris-violet, doux au fer des sabots et aux semelles ; des rues que l'échange des pas remplit, et pourtant où l'on peut trotter à l'aise à grande allure ; où les riches maisons de vente dégorgent incessamment les soies et les couleurs et les odeurs... même inattendues, des chaussures, minutieusement cousues, relèvent leur poulaine courte. Des jambons arrondissent leur fesse luisante ; des cordes de tabac et leur note grave ; des œufs rouges, d'une garance effroyable, des œufs peints, sont moins riches que la lueur ambrée et le verdâtre des œufs conservés, épluchés, leurs voisins. Ces délicats bijoux de plumes bleu turquoise, niellés d'argent ; des cuirs tannés, et des cuirs vivant encore ; des ceintures anciennes et ces cartouchières neuves... Voici des calots de soie mauve, et des coupons empilés, colonnes denses de soie, de soie dure, vendue au poids de soie, sous les teintures gris de pigeon, les verts de Chine, les grenats. Puis, des écheveaux affadis du rouge au blanc, laissant glisser le son comme une corde de luth dont on dévisse la clef. Ces denrées, ces matières papillotantes à l'extrême, encastrées méticuleusement dans chaque échoppe ou magasin, dont le cadre est fait de ceci : un beau noir et or. Les poteaux laqués du beau vernis brun sombre à luisants noirs et reflets roux, la laque de Tch'eng-tou, et non d'ailleurs..."

Victor Segalen, Extrait de Équipée

lundi 27 juin 2016

Petit peuple


Débuts des mythes

« Les mythes débutent presque toujours par un état de désordre extrême. [...] Toujours et partout on peut résumer la situation initiale en termes d'une crise qui fait peser sur la communauté et son système culturel une menace de destruction orale. »

René Girard, Extrait de Celui par qui le scandale arrive

Caméra obscura


L'effacement des différences

"Avec la fin de la guerre froide, les risques de guerre cataclysmique ont diminué, et les pacifiques se sont réjouis, mais ce n'était que partie remise et on le pressentait. Depuis longtemps on annonçait, mais sans trop y croire, que le terrorisme allait relayer la guerre traditionnelle. On voyait mal comment il s'y prendrait pour se rendre aussi effrayant que la perspective d'un échange nucléaire entre superpuissances. Aujourd'hui on voit.La violence semble prise dans un processus d'escalade qui rappelle la propagation du feu, ou celle d'une épidémie. Les grandes images mythiques resurgissent comme si la violence retrouvait une forme très ancienne et un peu mystérieuse.

C'est comme un tourbillon au sein duquel les violences les plus violentes vont se rejoindre et se confondre. Il y a les violences familiales et scolaires, celles dont se rendent coupables ces adolescents qui massacrent leurs camarades dans des écoles américaines, et il y a les violences visibles dans le monde entier, le terrorisme sans limites ni frontières. Ce dernier se livre à une véritable guerre d'extermination contre les populations civiles. Il semble qu'on se dirige vers un rendez-vous planétaire de toute l'humanité avec sa propre violence.

Lorsque la globalisation se faisait attendre, tout le monde l'appelait de ses vœux. L'unité de la planète était un grand thème du modernisme triomphant. On multipliait en son honneur les «expositions internationales». Maintenant qu'elle est là, elle suscite plus d'angoisse que d'orgueil. L'effacement des différences n'est peut-être pas la réconciliation universelle qu'on tenait pour certaine."

René Girard, Extrait de Celui par qui le scandale arrive

Viride


Jaspes et agates

"L'extrême diversité des agates entraîne qu'elles présentent une multitude d'images, qui presque toutes, d'ailleurs demeurent imprécises et ambiguës comme figures de nuées. Il faut, pour les arrêter, que l'imagination y mette du sien et qu'elle se tienne au simulacre qu'elle a choisi de déchiffrer. En outre, les dessins dépendent des espèces. On retrouve des motifs analogues sur les agates de même provenance, au point qu'un amateur expérimenté pourrait déduire celle-ci de la topographie des veines, des taches, des poches, des strates, révélée par la coupe et le polissage de l'échantillon envisagé.

L'image souvent est presque abstraite. Elle tient ses meilleurs pouvoirs d'une géométrie élémentaire: celle du cercle. Mais l'agate propose, il est vrai par plus rare caprice, des simulacres indicatifs: un oiseau-mouche à la queue d'améthyste têtant une fleur en son vol immobile; des pistes débouchant sur le désert entre les parois verticales d'un défilé de montagne; des éclairs zébrant les remous d'un ciel démonté comme paragraphes de calife ou fouets de tortionnaire; des vagues, des écailles ou des tuiles vertes, s'imbriquant comme sur la robe des serpents, sur les toits des halles et des hospices de Bourgogne ou sur le dos de l'océan; ou encore comme une mer de nuages dans une estampe japonaise: tant d'arches se chevauchant en partie et qui présagent un moutonnement infini, un tremblement de feuilles de tremble, une sérénité qui s'épand et se reprend, qui respire."

Roger Caillois, Extrait de L'écriture des pierres

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Le sacré devenu mystique

Aujourd’hui, le sacré s’attache à des valeurs personnelles, qui ne sont plus un facteur de cohésion sociale car, lorsqu’il n’a disparu, le sacré est devenu mystique, effusion intime de créature à créateur, et incapable de brasser l’ensemble d’une société. Seule la guerre, désormais, assure dans les sociétés modernes et fortement centralisées autour d’appareils étatiques importants, le rôle de régénération. Ses aspects paroxystique, outrageux et sacrificatoire l’apparentent à la fête antique et l’investissent d’une dimension sacrée, propre à exercer sur les âmes une fascination profonde et durable, telle que l’illustrent les récits de combattants qui assimilent la guerre à une fête noire, à une initiation à une réalité supérieure où se manifestent la fascination du brasier et l’horreur d’une lente déchéance.

Roger Caillois, Extrait de L'homme et le sacré

mercredi 22 juin 2016

Des pierres de l'Antiquité classique

"Il est des pierres qui engendrent. Il naît au sein de la terre des pierres osseuses. En Espagne, aux environs de Munda, d'autres présentent, quand on les brise, l'apparence de la paume de la main."

Roger Caillois, Extrait de Pierres

Feu de bengale


Des pierres de l'Antiquité classique

"Au prytanée de Cyzique était conservée la pierre fugitive qui servit d'ancre aux Argonautes. Elle s'en échappait si souvent qu'il fallut la sceller avec du plomb."

Roger Caillois, Extrait de Pierres

mardi 21 juin 2016

Salon de massage


La fadeur

"La fadeur est un vaste épouvantail, bien ancré, dans le goût ou le dégoût. L'attention au rien, aux riens. Je la sens le plus souvent comme une condition seconde, ce qui reste après, un résidu, d'une expérience évanouie, disparue. Elle viendrait après, comme arrière-goût après le goût vacant." 

Lf

dimanche 19 juin 2016

Dès la clarté


Entre le zéro et l'infini

"Je me méfie de l'alternative entre le zéro et l'infini, entre la fixité de l'Être et l'infini de l'incorporel. Le zéro de l'intensité, c'est un risque d'abolition chaotique. Le mouvement chaosmique, qui consiste à faire un aller-et-retour permanent entre le chaos et la complexité, ne s'arrête pas forcément au degré zéro. Il rencontre des strates, des plis, que j'appelle des plis autopoïétiques. Si tu prends les peintres, c'est mon ami Gérard FROMANGER qui a l'habitude de dire, en prenant l'expression d'ailleurs d'autres peintres, le problème pour un peintre quand il est devant la toile blanche, c'est que la toile n'est pas blanche et qu'elle est habitée par une infinité de virtualités de représentations, et qu'il faut justement la rendre blanche, faire ce passage d'un vide, qui n'est pas chargé énergétiquement mais qui est chargé de formes, pour retrouver un point d'émergence créationniste. Donc le problème n'est pas de partir de zéro, mais de repartir au point où les ritournelles sont virulentes, actives, processuelles. Il ne s'agit pas d'effacer le tableau complètement."

samedi 18 juin 2016

Tous les chemins mènent à Rome


Cellule

"Tout vivant se développe selon une loi interne et qui l'organise. Dès le germe, elle lui impose son apparence future. Une semence minuscule décide de l'arbre éventuel. Une inévitable fleur attend dans chaque graine l'instant d'éclore. Chaque chromosome enferme un immuable destin. Le plumage de chaque espèce d'oiseau, la livrée de chaque variété de poisson ou de reptile, la découpe, les nervures, les couleurs des ailes des papillons, la spire ou la valve des coquilles, tout naît d'une imperceptible cellule."

Roger Caillois, Extrait de Cohérences aventureuses

vendredi 17 juin 2016

Orthodromie


La veille

"Je sens que je m'endors. Je sais que je m'éveille. Éveillé, je sais que je le suis. Mais, rêvant, je ne suis pas moins persuadé que je veille. De sorte que, persuadé d'être éveillé, je ne puis jamais être certain de ne pas rêver. Les arguments des philosophes établissent cette évidence plutôt qu'ils ne la ruinent. Pourtant, il leur faut bien fonder en principe l'éminente, l'irremplaçable dignité de la veille. J'examine maintenant le cas où ils ne négligent pas le sommeil, ni le réveil. Ils définissent alors la veille comme l'état dont on ne se réveille pas. Mais, justement, toute la question est de distinguer comment, à quelque instant que ce soit, on peut être assuré de ne pas se réveiller l'instant d'après. En principe, il existe un moyen: si l'on se souvient qu'on s'est réveillé et si la continuité de la conscience permet d'affirmer qu'on ne s'est pas rendormi dans l'intervalle, il semble que l'on puisse légitimement être certain qu'on ne se réveillera pas de nouveau, puisqu'il n'y a pas d'état — hors, selon quelqu'un, les illuminations mystiques — qui soit à la veille ce que la veille est au rêve. Le tout est de pouvoir être sûr que l'on ne s'est pas rendormi entre-temps. Sans quoi, ce que l'on prend pou la veille, pourrait fort bien être encore un rêve." 

Roger Caillois, Exrtait de L'incertitude qui vient des rêves

jeudi 16 juin 2016

Résonance de Schumann


L'héritage reçu et l'héritage choisi

"Je viens de regarder le reportage de Yann Arthus Bertrand sur l'Algérie. Je n'aime pas ce que fait ce type. Ses images et ses textes m'agacent. C'est un spectaculaire de conventions. Et sil il me permet d'avoir la vision aérienne d'un oiseau, mon regard terrien lui préfère d'autres points de vue. Mais peu importe. Il montrait l'Algérie, il parlait de l'Algérie et me voilà bouleversée.
 
Mes origines sont germaniques, autrichiennes, matinées d'une Europe de l'Est aux frontières incertaines. Pourtant il n'y a pas de territoires plus familièrement inquiétants que ceux-là. Je n'aime pas Vienne, je n'aime pas Budapest, je n'aime pas Prague, ni l'Allemagne. Je m'y sens mal, oppressée, vissée par une lumière, des langues, une atmosphère et une culture reniées sans ambages. Je n'aime rien de là-bas.
 
Je suis algérienne. 
J'ai porté la robe Kabyle, elle était bleue de ce bleu de dune. Et l'on me disait fais attention au scorpion et à la vipère cornue plutôt que ne t'approche pas du chien. 
J'ai mangé le mouton et la datte, le raisin sec et le pain plat. 
J'ai bu l'eau. L'eau plus précieuse que la vie. Et la menthe du thé. 
J'ai vu les étoiles, les vraies. 
J'ai joué avec Amira. 
J'ai marché dans le sable qui refuse votre trace. 
J'ai escaladé la mer jaune.
J'ai parcouru Ghardaia, Touggourt et Biskra. 
J'ai aimé les ânes mélancoliques et les chèvres insatiables. 
J'ai dansé et chanté tard dans la nuit au son de mains qui claquent sur des tapis rouges et noirs. 
J'ai roulé sur les pistes, la main s'ouvrant par la fenêtre, en étoile d'une mer fossilisée depuis longtemps. 
J'ai posé une rose des sables sur mon bureau d'écolière. 
J'ai oublié les souliers, la pluie et le jambon. 
J'ai porté les bracelets en argent. 
J'ai compris l'importance des fleurs et la valeur du pisé. 
J'ai respiré les feux rares et le suint, les parfums des cheveux huilés. 
J'étais enfant dans le désert. 
Le Sahara est mon pays et je voudrais pouvoir y mourir."

Véronique Tissot

lundi 13 juin 2016

Ma pensée est couleur de lumières lointaines

"Ma pensée est couleur de lumières lointaines,
Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.
Elle a l'éclat parfois des subtiles verdeurs
D'un golfe où le soleil abaisse ses antennes."

Émile Nelligan, Poésies, 1899

Luminance


Sur l'immensité noire une lumière brille

"Sur l'immensité noire une lumière brille
Dans la nuit un sifflet perce comme une vrille.
Attente. Dans un mât s'éteint le signal vert.
Une lumière meurt sur l'immensité noire."

Alphonse Beauregard, Les Forces, 1912

dimanche 12 juin 2016

La boîte à lettres


Kuo-Hsi

"Les montagnes sont de grandes choses. Dans leurs formes, elles peuvent être haut dressées ou penchées en avant , majestueusement étalées ou paisiblement accroupies. Elles peuvent apparaître hardies et puissante ou lourdes et massives, fières et superbes ou vives et pleine d'entrain, ou parfois encore austères et graves. Certaines montagnes ont l'air de jeter des coups d’œil les unes vers les autres, d'autres de se saluer en s'inclinant les unes vers les autres. Elles ont une telle assise  qu'elles semblent avoir au-dessus d'elles un toit et au-dessous d'elles un siège, un appui par-devant et un dossier par derrière. Elles peuvent lever les yeux comme pour contempler quelque haut spectacle; elles peuvent regarder vers le bas comme à un poste de commandement. Ce sont là les aspects grandioses de la montagne."
François Cheng, Extrait de Souffle-Esprit 

mercredi 8 juin 2016

Fang Shih-shu


" Montagnes et eaux, herbes et arbres, procédant de la création naturelle, incarnant le Plein. L'artiste qui appréhende l'univers par l'esprit, et dont la main obéit à ce même esprit, incarne, lui, le Vide. Œuvrant au sein du Plein, l'artiste doit faire paraître le Vide dans la qualité d'être et de non-être de son pinceau-encre. Les Anciens comprenaient bien cela. Eux savaient rendre les coloris des montagnes et des arbres, la vivacité des eaux et des rochers; et de plus créer par-delà Ciel et Terre un aura mystérieuse. Au gré de leurs inspirations, les traits qu'ils traçaient se dépouillaient toujours du superflu et conservaient l'essentiel; ils attiraient le Vide originel et captaient les images invisibles."

François Cheng, Extrait de Souffle-Esprit

112 Ocean Avenue


mardi 7 juin 2016

Kuo Hsi


"La montagne a les cours d'eau pour artères, les arbres et les herbes pour chevelure, les brumes et les nuages pour expression. Ainsi, la montagne doit à l'eau sa vie, aux arbres et aux herbes sa beauté, aux brumes et aux nuages son mystère. L'eau, elle, a la montagne pour visage, les kiosques et les pavillons pour sourcils et yeux; et la simple présence d'un pêcheur lui donne de l'esprit. Ainsi l'eau doit à la montagne sa grâce, aux kiosques et aux pavillons sa clarté, au pêcheur en sa barque son allure insouciante et libre."
François Cheng, Extrait de Souffle-Esprit

Nocturne


Contenues dans la plénitude

Quand les diverses saveurs, cessant de s'opposer les unes aux autres, restent contenues dans la plénitude; le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fond indifférencié des choses; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n'est plus "bloqué" dans des manifestations partiales et trop voyantes; le concret devient discret, il s'ouvre à la transformation.

François Jullien, Extrait de Éloge de la fadeur

Sans fenêtre, ni maison


Spirale

"Quelle spirale, que l'être de l'homme. Dans cette spirale, que de dynamismes qui s'inversent. On ne sait plus tout de suite si l'on court au centre ou si l'on s'en évade."

Gaston Bachelard, Extrait de La Poétique de l'espace

La barque de Charon


Les mots

"Les mots — je l'imagine souvent — sont de petites maisons, avec cave et grenier. Le sens commun séjourne au rez-de chaussée, toujours prêt au « commerce extérieur », de plain-pied avec autrui, ce passant qui n'est jamais un rêveur. Monter l'escalier dans la maison du mot c'est, de degré en degré, abstraire. Descendre à la cave, c'est rêver, c'est se perdre dans les lointains couloirs d'une étymologie incertaine, c'est chercher dans les mots des trésors introuvables. Monter et descendre, dans les mots mêmes, c'est la vie du poète. Monter trop haut, descendre trop bas est permis au poète qui joint le terrestre à l'aérien. Seul le philosophe sera-t-il condamné par ses pairs à vivre toujours au rez-de-chaussée ? "

Gaston Bachelard, Extrait de La Poétique de l'espace

Dernier arrêt


Tout saigne

"Tout saigne dans le soleil couchant. Le ciel sent la sueur, le bélier enflammé, l'herbe aux chats. Il s'empourpre et il tombe de la rouille, de la cendre, de la fleur de belladone, un grand frisson et la fièvre, avec les yeux verts comme deux citrons. Les coassements s'éveillent en même temps que les étoiles et les arômes amers de l'absinthe."

Blaise Cendrars, Oeuvres Autobiographiques

L'heure des ombres


L'imagination

Comme beaucoup de problèmes psychologiques, les recherches sur l'imagination sont troublées par la fausse lumière de l'étymologie. On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas imagination, il n'y a pas d'action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d'images aberrantes, une explosion d'images, il n'y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d'une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image, c'est imaginaire. La valeur d'une image se mesure à l'étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l'imaginaire, l'imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l'expérience même de l'ouverture, l'expérience même de la nouveauté. Plus que toute autre puissance, elle spécifie le psychisme humain. Comme le proclame Blake : « L'imagination n'est pas un état, c'est l'existence humaine elle-même.» On se convaincra plus facilement de la vérité de cette maxime si l'on étudie, comme nous le ferons systématiquement dans cet ouvrage, l'imagination littéraire, l'imagination parlée, celle qui, tenant au langage, forme le tissu temporel de la spiritualité, et qui par conséquent se dégage de la réalité.

Une image qui quitte son principe imaginaire et qui se fixe dans une forme définitive prend peu à peu les caractères de la perception présente. Bientôt, au lieu de nous faire rêver et parler, elle nous fait agir. Autant dire qu'une image stable et achevée coupe les ailes à l'imagination. Elle nous fait déchoir de cette imagination rêveuse qui ne s'emprisonne dans aucune image et qu'on pourrait appeler pour cela une imagination sans images... Sans doute, en sa vie prodigieuse, l'imaginaire dépose des images, mais il se présente toujours comme un au-delà des images, il est toujours un peu plus que ses images.

Ainsi le caractère sacrifié par une psychologie de l'imagination qui ne s'occupe que de la constitution des images est un caractère essentiel, évident, connu de tous : c'est la mobilité des images. Il y a opposition dans le règne de l'imagination comme dans tant d'autres domaines entre la constitution et la mobilité. Et comme la description des formes est plus facile que la description des mouvements, on s'explique que la psychologie s'occupe d'abord de la première tâche. C'est pourtant la seconde qui est la plus importante. L'imagination, pour une psychologie complète, est, avant tout, un type de mobilité spirituelle, le type de la mobilité spirituelle la plus grande, la plus vive, la plus vivante. Il faut donc ajouter systématiquement à l'étude d'une image particulière l'étude de sa mobilité, de sa fécondité, de sa vie.

Gaston Bachelard, L'air et les songes : essai sur l'imagination du mouvement.

jeudi 2 juin 2016

The Poet


L'immobilité visible de la mort

« Pourtant, même si [l'homme] néglige ou dédaigne, même s'il ignore la beauté générale ou profonde qui émanait dès l'origine de l'architecture de l'univers et de qui toutes les autres sont issues, il ne peut faire qu'elle ne s'impose à lui par quelque chose de fondamental et d'indestructible qui l'étonne, qui lui fait envie et que résume bien, dans sa brutalité, le terme de minéral. Cette perfection quasi menaçante, car elle repose sur l'absence de vie, sur l'immobilité visible de la mort, transparaît dans les pierres de tant de manières diverses qu'on pourrait énumérer les paris et les styles de l'art humain sans peut-être en découvrir un seul qui n'aurait pas en elles un équivalent. »

Roger Caillois, Extrait de L'écriture des pierres

lundi 30 mai 2016

Urga


Notes pour la description de minéraux noirs

– Suie mouillée de taches de fraîcheur – ou va-et-vient de moire, de soieries obscures; arbres calcinés ; des frissons morts escaladent à nouveau leur gamme froide.
– Mille itinéraires brisés ; un labyrinthe absolu.
– Une hibernation éternelle: je m'en éveille plus sage; et plus fervent.
– Torpeur approfondie, hantise étanche, cursive ramassée, foudre patiente, aurore méthodique. Je prends mesure d'une autre échelle.
– Greffes, buissons, gerbes, chardons et pointes, tout départ d'épines que clôt brusquement leur propre dureté.
– Ténèbres gorgées de poix et fontaines de poix; Bitume noble (ou ennobli: une nuit plus nocturne); Ténèbres saturées d'asphalte et le mâchant d'une manducation perpétuelle: à la lettre, broyant du noir.
– Fusées d'artifices parmi les paroxysmes d'orages. Elles ouvrent dans la pluie battante leur chrysanthèmes de lumière. Les éclairs les trouent, les traversent de leur paraphes convulsifs,
– Masquée, taciturne; et proscrite: toute pierre jetée au centre de soi.
– Paillettes plus luisantes que celles qui composent l'aigle, le serpent et le nopal aux jupes des filles de Jalisco: l'anecdote.
– Les brusques fanfares de l'espace au désert. Apex de feu, aucune périphrase, rien que d'explosif.
– Qui fera le reflet, non pas comme les sabots d'une monture, mais comme l'éclaire du poisson accroché?
– Entre l’embellie et l'embolie, entre le sourire du soleil et le caillot de mort à l'entrée de l'aorte.
– Dans une vapeur de chaudière, confirmées dans leur tranchant, des arrêtes qui s’aiguisent ; dans la sueur de pierre et de métal, qui inventent un rasoir inexorable, le fil transparent et sombre de l’obsidienne, la nuit devenue couteau.

Roger Caillois, Extrait de Cases d'un échiquier

samedi 28 mai 2016

Offrande aux Potamides


Chang Yen-yuan (dynastie T'ang)

"En peinture, on doit éviter le souci d'accomplir un travail trop appliqué et trop fini dans le dessin des formes et la notation des couleurs, comme de trop étaler sa technique, la privant ainsi de secret et d'aura. C'est pourquoi il ne faut pas craindre l'inachevé, mais bien plutôt déplorer le trop-achevé. Du moment que l'on sait qu'une chose est achevé, quel besoin y a-t-il de l'achever ? Car l'inachevé ne signifie pas forcément l'inaccompli [...]"

François Cheng, Souffle-Esprit : Textes théoriques chinois sur l'art pictural