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jeudi 29 février 2024

Rassembler les fragments

«Je pense quelquefois que si j'écris encore, c'est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d'une joie dont on serait tenté de croire qu'elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu'un peu de cette poussière s'allume dans un regard, c'est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c'est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l'origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles.»

Philippe Jaccottet Extrait de Cahier de verdure - ''Après beaucoup d'années''

mardi 27 février 2024

Dieux majeurs

Le noir et le blanc, parfois ce sont des couleurs ou non, parfois des mondes bien à part et bien souvent, deux dieux majeurs du panthéon de la lumière. 

La goutte noire

«J'ai personnellement rencontré Franz Kafka. C'était à travers la vitre d'un train qui m'emportait loin de moi: une corneille sur la neige des champs. L'oiseau par sa goutte d'encre noire signait le paysage. Sa paix inquiète gagnait les barrières, les arbres, le ciel, mes nerfs. J'ai reconnu Franz Kafka, celui dont Dora Diamant parlait comme d'un saint c'est-à-dire comme d'un humain accompli, émerveillé et blessé par tout. Dora la dernière compagne de Kafka. La reine de cœur entre dans le cœur au dernier moment. Juste une année ensemble à voir s'ouvrir la mer rouge de l'angoisse, s'approcher la terre promise des lumières. Dora Diamand. Son pas décidé, canaille, danseur. Une joie qui promène. Sa franchise faite soleil. Sa gaieté qui soudain illumine la chambre du penseur. La pensée qui faisait du front à Kafka une pierre cède la place à plus grand qu'elle, au silence des mains de l'amour sur ses tempes, la fraîcheur d'une rivière dans ses veines, le partage d'un même rêve — enfin.»

Christian Bobin, Extrait de Les différentes régions du ciel

lundi 26 février 2024

La fin de tout retour

«Écrire, c'est espérer.» Je suis devant tes mots écrits, dans la source même du passé, regardant entièrement dans l'avenir à saisir le sens de «la fin de tout retour». Le vertige est si grand que la douleur me visite par soubresauts. Je suis devenue minimaliste, des ondées, de petites partitions fluviales arrosent sans prévenir la terre, privée de tes bras terreux, noueux. Tu es l'inégalé.

dimanche 25 février 2024

L'avancée de l'effacement

L'avancée de l'effacement

La création du monde

« Dans le texte que je vais lire, Cézanne — je le commente presque logiquement — distingue deux moments dans l'acte de peindre *. Il va donc nous apporter des choses en plein dans notre problème. Un de ces moments, il l'appelle: chaos ou abîme et le second moment (si vous lisez bien le texte, qui n'est pas clair d'ailleurs, mais c'est une conversation supposée), le second moment, il l'appelle catastrophe. Le texte s'organise très logiquement, très rigoureusement. Il y a dans l'acte de peindre le moment du chaos, puis le moment de la catastrophe, et quelque chose en sort: c'est la couleur. Quand elle sort... Encore une fois, il n'est pas exclu que rien n'en sorte. On n'est pas sûr, ce n'est pas donné d'avance.

Voila le texte — je commence par le premier aspect. « Pour bien peindre un paysage, je dois découvrir d'abord les assises géologiques. Songez que l'histoire du monde vient du jour ou deux atomes se sont rencontrés, ou deux tourbillons, deux danses chimiques se sont combinées. Ces grands arcs-en-ciel, ces prismes cosmiques, cette aube de nous-même au-dessus du néant **. » Qu'est-ce qui nous intéresse là-dedans? C'est la première fois qu'on trouve un thème qui, à mon avis, parcourt tout, le thème: ils ne font jamais que peindre une chose, le commencement du monde.[...] Pourquoi l'histoire de la création peut-elle les intéresser? En tant que peintres, c'est évident. C'est évident qu'ils ont affaire avec quelque chose qui concerne la création du monde. Je veux dire: c'est une affaire essentielle de la peinture. »

* La lecture que Deleuze fait de Cézanne reprend presque intégralement l'analyse de Maldiney dans Regard Parole Espace, op. cit., p. 150 sq. et, surtout, p. 184 sq. Il cite d'ailleurs ce passage dans Francis Bacon (FLBS, p. 96, note 92).
** Deleuze précise ici qu'il joint deux textes distincts. Les deux textes se trouvent dans Conversation avec Cézanne, op. cit., p. 112-113.


Gilles Deleuze, Extrait de Sur la peinture

samedi 24 février 2024

L'Homme lisant

« Pour re-sentir ta présence, celle à qui j'écris que je lis. Terminé Le Nouveau nom de l'Italienne après des détours et des détours dans les quasi-mélos des filles de Naples, à la toute fin, Celle qui raconte publie un premier roman, à Milan. Venue de loin, de très loin, la dernière d'une longue descendance d'analphabètes qui ne parlent même pas italien, ou si peu, elle arrive au rêve que son Amie prodigieuse et elle avaient fait déjà au primaire: publier un roman. C'est revenir d'ailleurs, de loin, de ce monde lointain que personne de son milieu natal ne connaît. Est-elle devenue une autre, une des autres?

J'ai lu de longs passages sans trop de passion, et puis là, dans les vingt dernières pages, tout se condense autour de ce premier roman alors qu'elle retrouve son Amie prodigieuse devenue travailleuse dans une usine minable de mortadelle et de saucissons.

Son arrachement à son milieu pour écrire m'a fait pleurer, la soif de culture aussi, avec ses élans troubles vers la reconnaissance des autres ou l'envie de prétendre être quelqu'un d'autre. C'est une longue histoire d'apprentissage. Son père, sa mère, ses soeurs et frères presque tous ses voisins de toujours ne l'ont pas lu, ne le peuvent pas. À Pise, où elle a étudié, elle s'extirpait de Naples; dans les autobus de Naples pour aller retrouver son Amie prodigieuse, Pise ne lui sert à rien: c'est en dialecte qu'elle doit parler. C'est un des livres en traduction qui m'aura donné le plus vif regret de n'en pas connaître la langue originale. En italien, ça doit être symphonique, ça doit chanter, mélanger l'italien et les dialectes. Je ne vois pas comment ça pourrait en être autrement.

Alors que j'avais les yeux pleins d'eau avec encore trois ou quatre pages à lire, quelqu'un cogne fort: c'était le facteur avec Dying Grass, plus gros que je le pensais, avec sa belle couverture, grand format rigide et sa jaquette: 1 352 pages, avec notes, index et glossaires. Je ne sais même pas si je réussirai à le lire en anglais.

Tant pis, je m'y plongerai pendant les jours d'automne et de novembre. Avec ça dans à la main, je partirai pas au vent!

Écris-moi, de tout, des riens, des cris...»

Luc Gauvreau

vendredi 23 février 2024

Les mots sont en retard sur nos vies.

« J'écris depuis que tu me lis, depuis cette première lettre dont j'ignorais ce qu'elle pouvait dire, qui ne pouvais trouver son sens que dans tes yeux. Je n'ai jamais rien écrit de plus que les trois premières phrases de cette lettre: ne rien croire. Ne rien attendre. Espérer que quelque chose, un jour, arrive. Les mots sont en retard sur nos vies. Tu as toujours été en avance sur ce que j'espérais de toi. Tu as depuis toujours été l'inespérée. »

Christian Bobin, Extrait de L'inespérée

mardi 20 février 2024

Du temps et encore du temps

« Il manque aujourd'hui à l'écriture et surtout aux lettres, du temps, du temps et encore du temps. Le temps de partir, de se rendre, le temps donné pour répondre. Quel temps pour raconter? »

Luc Gauvreau

lundi 19 février 2024

Disparité entre le réel et l'imaginé

« Lorsque Rango discutait de ses conversations avec Antonin Artaud, de la période où il travaillait pour son théâtre, des longues promenades dans Paris après les soirées de répétitions à l'époque où ils montaient Béatrice Cenci, et qu'il décrivait Artaud en effervescence, bouillonnant d'idées et de projets; ou bien lorsque Henry évoquait ses nuits avec June et Jean dans la pièce en sous-sol de Henry Street, je les écoutais toujours avec une sorte d'envie, de jalousie, comme si je n'avais jamais connu, ou ne connaîtrais jamais semblables nuits. Car ils avaient une manière de conter leurs expérience qui les mettait si bien en valeur qu'elles semblaient n'avoir rien en commun avec aucune de ma propre vie.

Maintenant je me suis rendu compte que j'avais connu maintes expériences semblables; elles étaient modestement enchâssées dans les pages du journal.

Mais il y avait encore une différence entre l'effet des histoires d'Henry et de Rango et les nuits ou les conversations extraordinaires que j’avais eues, et cette différence résidait dans la séparation entre le domaine de la vie proprement dite et la dramatisation car Henry et Rango avaient tous deux un don pour cela. C'était cette dramatisation qui était la cause de ce que je croyais être un contraste insurmontable avec mes expériences personnelles. J'avais le sentiment, à l'époque, que rien ne pourrait en approcher, alors que dans ma vie je connaissais des moments semblables. Ce ne fut lorsque je parvins au même pouvoir de dramatisation de ma propre vie que je pus commencer à la vivre avec un sens de l’extraordinaire. C'était cela qui me rendait si inquiète, cette disparité entre le réel et l'imaginé. »

Anaïs Nin, Extrait du Journal 1939-1944

Gloire du matin

Gloire du matin

La vieille gorgée d'images

« La télévision, contrairement à ce qu'elle dit d'elle-même, ne donne aucune nouvelle du monde. La télévision c'est le monde qui s'effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une seule nouvelle claire, compréhensible. La télévision c'est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre. Tu es là, dans ton fauteuil ou devant ton assiette, et on te balance un cadavre suivi du but d'un footballeur, et on vous abandonne tous les trois, la nudité du mort, le rire du joueur et ta vie à toi, déjà si obscure, on vous laisse chacun au bout du monde, séparés d'avoir été aussi brutalement mis en rapport — un mort qui n'en finis plus de mourir, un joueur qui n'en finit plus de lever les bras et toi qui n'en finis pas de chercher un sens à tout ça, on est déjà à autre chose, dépression sur la Bretagne, accalmie sur la Corse. Alors. Alors qu'est-ce qu'il faut faire avec la vieille gorgée d'images, torchée de sous ? Rien. Il ne faut rien faire. Elle est là, de plus en plus folle, malade à l'idée qu'un jour elle ne pourrait ne plus séduire. Elle est là et elle n'en bougera plus. Un monde sans images est désormais impensable. Il y aura toujours de jeunes gens dynamiques pour la servir, pour faire la sale besogne à ta place, à la place de tous les autres, au nom de tous les autres. Il faut laisser aller le bas jusqu'au bas, laisser la décomposition organique du monde se poursuivre. C'est vers la fin déjà, ça va vers sa fin, il ne faut rien toucher à l'agonie en cours, ne surtout pas réparer ce qui se détraque — autant mettre du fond de teint sur les joues cireuses d'une morte. Laisser proliférer les images aveugles: quelque chose vient par en dessous, quelque chose vient à notre rencontre. Il y a dans la douleur une pureté infatigable, la même que dans la joie, et cette pureté est en route dessous les tonnes d'imaginaire congelé. En attendant les images vraies, les images pures de vérité trouvent asile dans l'écriture, dans la compassion de solitude de celui qui écrit, Velibor Čolić, par exemple. Un écrivain yougoslave, il ne fait pas de belles images, il dit ce qu'il voit, c'est aussi simple que ça. Il dit une chose qui se passe à Modrića, en Bosnie-Herzégovine, le 17 mai 1992. Il l'a dit comme une chose éternelle. Il voit dans la singularité d'un lieu et d'un acte l'éternel du monde depuis ses débuts du monde: ainsi tu peux lire sans que le courage sans aille, sans que tu te dises à quoi bon, ainsi tu donnes à la phrase le temps de s'écrire, à la douleur du monde le temps d'entrer dans ton esprit pour y délivrer son sens. »

Christian Bobin, Extrait de L'inespérée

Position irrégulière

« Mon seul et unique favori est l'égaré, l'écarté, le disjoint, l'en retard ou le fuyard, le désorienté, le tout près mais à-côté. Sa brèche, c'est la mienne dehors, hors de toi. Je gît sans grâce quand je suis dans cette position irrégulière. »

Luc Gauvreau

dimanche 18 février 2024

Essence

Je caresse le retour de l'ouvrage de Callois chez moi, d'une main; mes doigts aiment la légèreté du papier, les pages comme des ailes de fées rieuses; de cet effet papillon naîtra la densité de l'oeuvre. Je le sais. C'est toi qui m'a montré. Je suis ton hérétique qui aime la forme du livre telle qu'elle est.

Entre Jaccottet, Uguay et Caillois, des éclats de toi, éparses, brillent dans la chambre. Me faut-il un bouquet de paysage afin de garder cette image de toi à mes côtés? Possiblement. Ta présence, c'est l'essence unique retrouvée à chacune de mes visites au jardin.

samedi 17 février 2024

Crépitement de l'aurore

Crépitement de l'aurore

Elle dit

«Le cœur cède à chaque fois sous la poussée de l'encre, sous la pression des mots. Les trente étages du cœur s'effondrent dans l'instant de lire, dans l'éclair d'entendre. Et que dit-elle cette voix. Elle ne dit rien de sensé. Elle est d'emblée dans la folie, dans l'intouchable de la folie, dans la clarté de tout désordre, dans la plus grande lumière qui soit, au centre de toute souillure, de toute blessure. Inguérissable, intarissable. Elle dit, elle éclaire. Elle dit, elle guérit, Elle ramasse en elle tout nos restes, nos déchets, nos démences. L'hôpital, la prison. l'école, l'usine, la maladie, la gloire, l'idiotie. La folie du pauvre et celle du riche. La folie d'être fou et celle de ne pas l'être.»

Christian Bobin, Extrait de Une petite robe de fête

Un sentier par la parole

« On ouvre un sentier par la parole, les mots s'échappent, tantôt s'affaissent sur la page, tantôt volent légers au-dessus du monde, cherchent à l'effleurer du bout de la langue. Les mots viennent du tamis de la parole, ils en sont le noyau recueilli, l'ombre silencieuse, ils portent le sens vers la réalité [...] Sans jamais les toucher, les mots tâtonnent dans le noir où se tiennent les choses, éclairent ceci, éclairent cela, mais ce ne sont que choses molles, natures floues, mortes déjà, choses figées dans un sens qui n'est plus, car elles remuent dans le silence du monde, jusqu'à ce qu'on les y arrache pour les rendre à la langue. »

Hélène Dorion, Extrait de Jours de sable

vendredi 16 février 2024

Gasquet et Cézanne

« Gasquet a fait un livre très important sur Cézanne. Dans ce livre, il se prend un peu pour le Platon de Socrate, c'est-à-dire il reconstitue bien des années après des dialogues, des conversations avec Cézanne. Ce n'est pas la transcription. Qu'est ce que Gasquet — qui n'était pas peintre, mais écrivain — rajoute de lui-même ? Beaucoup de critiques sont très méfiants à l'égard de ce texte. Sur ce point, je suis tout à fait Maldiney qui considère au contraire que c'est un texte qui risque bien d'être fidèle parce que les arguments sont très bizarres. Vous savez qu'il y a une espèce de légende, de bruit qui court: les peintres, on les traite toujours un peu comme si c'étaient des créatures incultes et pas très malignes. Dès qu'on lit ce qu'ils écrivent, on est rassuré, c'est ni l'un ni l'autre. Or une des raisons pour lesquelles on discute de l'authenticité du texte de Gasquet, c'est que, bizarrement, Cézanne se met à parler de temps en temps comme un postkantien. 

D'autre part, il était très cultivé, il ne le montrait pas ou rarement. Il jouait un rôle étonnant de paysan de bouseux alors qu'il savait, lisait beaucoup. Les peintres font toujours semblant de n'avoir rien vu, de ne rien savoir. Je crois qu'ils lisent beaucoup la nuit. On peut même imaginer facilement que Gasquet ait raconté à Cézanne des choses sur Kant. Ce que comprend Cézanne c'est très bien parce qu'il comprend beaucoup plus qu'un universitaire. À un moment, Gasquet lui fait dire cette phrase si belle: « Je voudrais [...] peindre l'espace et le temps pour qu'ils deviennent les formes de la sensibilité des couleurs, car j'imagine parfois les couleurs comme de grandes entités nouménales, des idées vivantes, des être de raison pure. » Les commentateurs disent: Cézanne n'a pas pu dire ça, c'est Gasquet qui le lui a fait dire. Je ne suis pas sûr, moi, qu'ils n'aient pas parlé un soir de Kant, que Cézanne ait très bien compris parce que, quand je dis qu'il comprend mieux qu'un philosophe, il a très bien vu que, chez Kant, le rapport noumène/phénomène était tel que, d'une certaine manière, le phénomène était l'apparition du noumène. D'où le thème: les couleurs sont les idées nouménales, les couleurs sont les noumènes et l'espace et le temps c'est la forme de l'apparition des noumènes, c'est-à-dire des couleurs. Les couleurs apparaissent dans l'espace et le temps mais, en elles-mêmes, elles ne sont ni espace ni temps. C'est une idée qui me semble très intéressante, je n'y vois que de hautes vraisemblances. »

Gilles Deleuze, Extrait de Sur la peinture