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mardi 19 juin 2018

Printemps

« Ce que je recherche depuis toujours, c'est un état surgissant de la langue. Printemps se dit ici en patois « saillifeu » : ça saille, saute, sors dehors : « feu » vient de foris... Le printemps dans les Alpes n'est pas un temps de renouveau aimable, de fraîcheur, c'est un temps de violence, pulsif ; il sort de la neige comme le printemps russe : c'est une percée, un débordement soudain, une invasion... Je cherche la force germinative de la langue, son pouvoir de passer la mort. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

mardi 12 juin 2018

Des cailloux

« Je n'utilise pas les mots; je n'en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l'ordre du toucher: quelque chose parle, là, derrière l'oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d'un minerai qu'il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d'un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui: quelque chose doit appraître de dedans — de l'intérieur du mot et pas du tout de l'intérieur de l'écrivain. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

lundi 11 juin 2018

Prendre les pensées entre les mains

« Il faut aller dans la matière, se noyer et la comprendre par en dedans. Les vraies pensées naissent en touchant. Il y a du spirituel dans les mains. Enfouie dans la matière, la pensée vient nous délivrer. L'esprit n'est pas le contraire du corps mais quelque chose qui sort de lui, volatil: il y a un lien invisible, un passage non vu entre les choses. J'aime prendre les pensées entre les mains. Je suis un écrivain pratiquant. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

mardi 5 juin 2018

Continuité géographique

« Et je dirai d'abord que si l'arrière pays m'est resté inaccessible ‒ et même, je le sais bien, je l'ai toujours su, n'existe pas ‒ il n'est pas pour autant insituable, pour peu que je renonce aux lois de continuité de la géographie ordinaire et au principe du tiers exclu. 

En d'autres mots, la cime à une ombre, où elle est cachée, mais cette ombre ne couvre pas toute l'étendue de la terre. »

Yves Bonnefoy, Extrait de L'arrière-pays

mercredi 30 mai 2018

Pensées mobiles

J'ai une vision de l'enfant qui observe le mouvement du mobile de son berceau. Ça doit débuter ainsi, à l'horizontale, la myriade de chemins miroirs qui s'agitent verticalement au-dessus de nous, une montagne de carrefours giratoires. Toutes ses possibilités infinis à cul de sac pour cause du temps compté.

Le sens du mot mobile à quant à lui, été remplacé par un système d’exploitation informatique; le monde n'a jamais été aussi fixe, autant rivé devant des miroirs; nos cerveaux fonctionnant maintenant à mobiles et à vapeur.

Un tableau

Un tableau, c'est une pensée sous scellés. Cest cette mine de riens que le moindre regard anime, inquiète, fait rougir, ou gêne. Le peintre encadre son secret, pour mieux l'aérer, il y a quelque chose de provoquant, de tranquillement agressif, de follement solitaire, irréductible, dans un tableau. Et la nuit, il en est qu'on entend craquer, comme si leurs membres se désankylosaient. Mais dès que l'homme reprend sa place de spectateur à roulettes, c'est motus, bouche cousue, on se serre les coudes, on ne dira rien, on s'aime ainsi, et pas autrement, vous avez beau me regarder, me scruter, me déshabiller, vous êtes loin du comte ‒ du conte? C'est que je ne vous cache rien, sinon ma respiration essentielle, mon coeur, je vous sais cruels, et que vous n'êtes pas habitués, vous autres hommes, à cette liberté, à cette pudeur spéciale, à ce manque de cabotinage. Un grand tableau, comme un grand drame ‒ Hamlet ‒ c'est une complicité absolue dans l'organisation d'un rêve refermé sur lui-même, mais très aveuglement pénétrable. S'y perdre innocemment, s'y risquer en silence.

Georges Perros, Extrait de Dessiner ce qu'on a envie d'écrire

mardi 29 mai 2018

Titre

Quand on vous demande comment est fait un paysage, ce qu'on pense d'un homme, on commence généralement par la fin. On dit: « Il est beau, il y fait froid », ou « il est sympathique, il gagne à être connu ». On s'éloigne, au fur et à mesure qu'on parle, de la vérité de ce paysage, de cet homme. Là-dessus arrive un enfant qui a dessiné ce paysage, cet homme et vous vous exclamez: « Voilà. C'est tout à fait cela. » (Et ne se vend-on pas, quand, à bout de paroles ‒ les paroles bouent ‒ on y va du: « Vous ne voulez tout de même pas que je vous fasse un dessin? » Pourquoi pas?) Le dessin de l'enfant est parfaitement informe, il faut connaître le paysage, ou l'homme, pour en décréter l'authenticité. Avec le peintre, c'est un peu différent. Car nous connaissons des milliers de choses que nous n'avons jamais vues. Il suffit de nous les montrer pour qu'on se rappelle. Avec le peintre, il n'est pas nécessaire de connaître, l'anecdote est totalement bue, effacée, et le titre du tableau suffira pour donner un gage à la connaissance possible. À propos du titre, cette remarque de Miró est instructive: « Des titres? Je les invente, quelquefois pour m'amuser, quand les tableaux sont finis. C'est la peinture qui me suggère les titres, et non les titres la peinture. » C'est important. Et si je pense au Parti pris des choses de Francis Ponge, je vois bien qu'un autre titre eût dévalorisé ses proses ‒ en poème ‒ que c'est par le titre, comme par une porte secrète qu'il nous fallait entrer dans ce petit livre, que sans cette information initiale, nous risquions de prendre un mauvais chemin, de brancher le mauvais oeil. Bref, de lire de travers. L'idéal serait, bien sûr, que le titre d'un tableau, ou d'un livre, caché, nous soyons capables d'en approcher les termes exacts grâce à l'inspiration même issue du regard ou de la lecture.

Georges Perros, Extrait de Dessiner ce qu'on a envie d'écrire

vendredi 25 mai 2018

À la lumière des Astres au-penser-d'or

La Nuit, le Néant, la Vie,
les Immenses Veuves,
et l'Ambidextre Tatoueur de mondes
qu'Il créa de ses yeux
et tatoua de son regard de tournesol,
créa de ses mains, celle de chair et celle du rêve,
créa de sa parole, tatouage de salive sonore,
mondes que, devenu aveugle,
il racheta au silence avec la spirale de ses oreilles
et de la ténèbre lumineuse
avec son toucher de constellation éteinte,
avec des doigts bagués de nombres et de colibris.

La Nuit, le Néant, la Vie,
les Immenses Veuves,
à la lumière des Astres au-penser-d'or,
Emissaires qui se perdirent dans un ciel de nickel,
sans ôter les anneaux de leur message
et l'Ambidextre Tatoueur
aveuglé par la pluie aux yeux de fil.

La pluie brûla le blanc de ses yeux,
les cornées de chaux vive,
devant ceux qui parent la terre de tatouages d'eau,
tatouages errants, navigables,
Tatoueurs fluviaux;
devant ceux qui perlent les champs de poudre larmoyante,
Tatoueurs de la Rosée;
devant ceux qui vont tatouer les plages
avec des buccins, des éponges, des sargasses,
les ossements bourdonnant de la mer,
Tatoueurs d'Océans;
devant ceux qui ravissent en serpentaires
des tatouages qui accourcissent la distance
et éloignent les objets proches,
Tatoueurs de Chemins;
devant les Tatoueurs du Soir,
les mains emplies de bouquets de nuages...
Devant les Tatoueurs de la Nuit,
les mains emplies d'amulettes de feu...

Miguel Angel Asturias, Extrait de Poèmes indiens

Une fleur pour Monet

Une fleur pour Monet

Apprendre

"Apprendre à apprendre exige de pouvoir convertir toute certitude en question, et de n'attendre de réponse qu'en prêtant attention à ce qui se tient devant nous, dans le monde, et non pas en couchant sur la table des matières d'un livre. Le chemin de la découverte consiste à aller au-devant des choses en se laissant porter par un sentiment, et non pas à regarder par dessus elles ; il consiste en une forme d'anticipation plutôt que de rétrospection."

Tim Ingold, Extrait de Faire - Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture

jeudi 24 mai 2018

Tête de violon

Tête de violon

Tathata

"Ce que la photographie reproduit à l'infini n'a eu lieu qu'une seule fois: elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement. En elle, l'événement ne se dépasse jamais vers autre chose: elle ramène toujours le corpus dont j'ai besoin au corps que je vois; elle est le Particulier absolu, la Contingence souveraine, mate et comme bête, le Tel (telle photo, et non la Photo), bref, la Tuché, l'Occasion, la Rencontre, le Réel, dans son expression infatigable. Pour désigner la réalité, le bouddhisme dit sunya, le vide; mais encore mieux: tathata, le fait d'être tel, d'être ainsi, d'être cela; tat veut dire en sanscrit cela et ferait penser au geste du petit enfant qui désigne quelque chose du doigt et dit: Ta, Da, Ça! Une photographie se trouve toujours au bout de ce geste; elle dit: ça, c'est ça, c'est tel! mais ne dit rien d'autre; une photo ne peut être transformée (dite) philosophiquement, elle est tout entière lestée de la contingence dont elle est l'enveloppe transparente et légère."
Roland Barthes, Extrait de La chambre claire

dimanche 20 mai 2018

Kilauea

Kilauea

Une maison au milieu de la mer

Avoir cent mille ans devant soi suffit peut-être
Pour comprendre la force la patience du glacier
C'est un grand corps de neige que les siècles
    durcissent
Et qui vient pondre un corps de lui-même
    dans la mer.

Avoir un siècle devant soi est peut-être suffisant
Pour recevoir toute la blancheur de l'iceberg
C'est un corps de glacier voyageant sur la mer
Tête émergée d'un corps aussi vaste que la falaise
Puisque tout clarté porte un secret plus profond
    que sa clarté.

Pierre Morency, Extrait de Grand fanal

samedi 19 mai 2018

Septième degré d'une gamme

Septième degré d'une gamme

Essence

Je caresse le retour de l'ouvrage de Callois chez moi, d'une main; mes doigts aiment la légèreté du papier, les pages comme des ailes de fées rieuses; de cet effet papillon naîtra la densité de l'oeuvre. Je le sais. C'est toi qui m'a montré. Je suis ton hérétique qui aime la forme du livre telle qu'elle est.

Entre Jaccottet, Uguay et Caillois, des éclats de toi, éparses, brillent dans la chambre. Me faut-il un bouquet de paysage afin de garder cette image de toi à mes côtés? Possiblement. Ta présence, c'est l'essence unique retrouvée à chacune de mes visites au jardin.

Terpsichore

Terpsichore

La terre remue

"Chacun de ses pas fait lever un tumulte
d'oiseaux dans les chicorées.
Quand elle s'agenouille au centre du canot,
le ciel est déjà traversé de rose clair.
Ici, plus près, la terre remue.
On frappe doucement à une porte:
le poème va ouvrir les yeux."

Pierre Morency, Extrait de Poème en forme de tête

Celle qui te regarde

Celle qui te regarde

vendredi 18 mai 2018

Des pommes et des oranges

Il existe pourtant des pommes et des oranges
Cézanne tenant d’une seule main
toute l’amplitude féconde de la terre
la belle vigueur des fruits
Je ne connais pas tous les fruits par cœur
ni la chaleur bienfaisante des fruits sur un drap blanc

Mais des hôpitaux n’en finissent plus
des usines n’en finissent plus
des files d’attente dans le gel n’en finissent plus
des plages tournées en marécage n’en finissent plus
J’en ai connu qui souffraient à perdre haleine
N’en finissent plus de mourir
en écoutant la voix d’un violon ou d’un corbeau
ou celle des érables en avril

N’en finissent plus d’atteindre des rivières en eux
qui défilent charriant des banquises de lumière
des lambeaux de saisons ils ont tant de rêves
Mais les barrières les antichambres n’en finissent plus
Les tortures les cancers n’en finissent plus
les hommes qui luttent dans les mines
aux souches de leur peuple
que l’on fusille à bout portant en sautillant de fureur
n’en finissent plus
de rêver couleur orange

Des femmes n’en finissent plus de coudre des hommes
et des hommes de se verser à boire

Pourtant malgré les rides multipliées du monde
malgré les exils multipliés
les blessures répétées
dans l’aveuglement des pierres
je piège encore le son des vagues
la paix des oranges

Doucement Cézanne se réclame de la souffrance du sol
de sa construction
et tout l’été dynamique s’en vient m’éveiller
s’en vient doucement éperdument me léguer ses fruits

Marie Uguay, Extrait de Poèmes

Étoile intérieure

Étoile intérieure

Éclat fragmenté

" Je pense quelquefois que si j'écris encore, c'est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d'une joie  dont on serait tenté de croire qu'elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu'un peu de cette poussière s'allume dans un regard, c'est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus; mais c'est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l'origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles. "

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

Mes pays

Mes pays

Certaines paroles

" Sûrement, quelque chemin que je suive encore, dans quelque labyrinthe que je me risque, si quelque fil d'Ariane doit m'en dépêtrer, ce sera celui de certaines paroles, non pas forcément grandes, mais limpides, comme l'eau des torrents. J'y ai bu avec mes mains d'enfant devant la bouche; je les ai franchis d'un court élan de mes pieds d'enfant, sur ces pentes à l'herbe rase et parsemée de pierres; si froids qu'ils semblaient jaillir du sein neigeux des montagnes, comme dans la « Lettera amorosa » « per sentieri di nerve... » Si ce fil ne rompt pas, je n'aurai besoin de rien de plus, aujourd'hui et plus tard, « nune et in hora mortis nostrae ». "

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

Il y a toujours un paysage

Il y a toujours un paysage

mercredi 16 mai 2018

Le poids vivant de la parole

"On peut écrire, et l'on écrit;
On peut se taire, et l'on se tait.
Mais pour savoir que le silence
Est la grande et unique clef,
Il faut percer tous les symboles,
Dévorer les images,
Écouter pour ne pas entendre,
Subir jusqu'à la mort
Comme un écrasement
Le poids vivant de la parole."

Armel Guerne, Extrait de Le Poids Vivant de la Parole

Ondulation colorimétrique

Ondulation colorimétrique

dimanche 13 mai 2018

Pari

"Ouvrir un livre de poésie, c'est vouloir s'éclairer avec une bougie en pleine déflagration de la bombre à hydrogène. Parier pour la bougie en ce cas, est tout à fait insensé, et cependant, c'est peut être dans ce genre de pari que réside notre avenir."

Philippe Jaccottet, Extrait de Tout n'est pas dit

Géopolitique du vert

Géopolitique du vert II

Fin d'hiver

Peu de chose, rien qui chasse
l'effroi de perdre l'espace
est laissé à l'âme errante

Mais peu être, plus légère,
incertaine qu'elle dure,
est-elle celle qui chante
avec la voix la plus pure
les distances de la terre

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

mercredi 9 mai 2018

Chaque jour

Le jour où sans le savoir
nous faisons une chose pour la dernière fois
- regarder une étoile,
passer une porte,
aimer quelqu'un,
écouter une voix -
si quelque chose nous prévenait
que jamais nous n'allons la refaire,
la vie probablement s'arrêterait
comme un pantin sans enfant ni ressort.

Et pourtant, chaque jour
nous faisons quelque chose pour la dernière fois
- regarder un visage,
nous appeler par notre propre nom,
achever d'user une chaussure,
éprouver un frisson -
comme si la première fois ou la millième
pouvait nous préserver de la dernière.

Il nous faudrait un tableau
où figureraient toutes les entrées et les sorties,
où, jour après jour, serait clairement annoncé
avec des craies de couleur et des voyelles
ce que chacun doit terminer
jusqu'à quand on doit faire chaque chose,
jusqu'à quand on doit vivre
et jusqu'à quand mourir.

Roberto Juarroz, Extrait de Quinzième poésie verticale

lundi 7 mai 2018

Éteindre la lumière

Éteindre la lumière, chaque nuit,
est comme un rite d'initiation:
s'ouvrir au corps de l'ombre,
revenir au cycle d'un apprentissage toujours remis:
se rappeler que toute lumière
est une enclave transitoire.

Dans l'ombre, par exemple,
les noms qui nous servent dans la lumière n'ont plus cours.
Il faut les remplacer un à un.
Et plus tard effacer tous les noms.
Et même finir par changer tout le langage
et articuler le langage de l'ombre.

Éteindre la lumière, chaque nuit,
rend notre identité honteuse,
broie son grain de moutarde
dans l'implacable mortier de l'ombre.

Comment éteindre chaque chose ?
Comment éteindre chaque homme ?
Comment éteindre ?

Éteindre la lumière, chaque nuit,
nous fait palper les parois de toutes les tombes.
Notre main ne réussit alors
qu'à s'agripper à une autre main.
Ou, si elle est seule,
elle revient au geste implorant
de raviver l'aumône de la lumière.

Roberto Juarroz, Extrait de Quinzième poésie verticale

dimanche 6 mai 2018

À dessein

À dessein

Interrogation sur le monde

Tandis que tu fais une chose ou l'autre,
quelqu'un est en train de mourir.

Tandis que tu brosses tes souliers,
tandis que tu cèdes à la haine,
tandis que tu écris une lettre prolixe
à ton amour unique ou non unique.

Et même si tu pouvais ne rien faire,
quelqu'un serait en train de mourir,
essayant en vain de rassembler tous les coins,
essayant en vain de ne pas regarder fixement le mur.

Et même si tu étais en train de mourir,
quelqu'un de plus serait en train de mourir,
en dépit de ton désir légitime
de mourir un bref instant en exclusivité.

C'est pourquoi si l'on t'interroge sur le monde,
réponds simplement : quelqu'un est en train de mourir.

Roberto Juarroz, Extrait de Poésie verticale

Triade solaire

Triade solaire

Le fleuve est une épée

Méconnaître que le fleuve est une épée
et que les choses rêvent leurs rêves propres
c'est ignorer qu'ici,
près de notre regard
en existe un autre:
le regard secret du monde.

Quand on le découvre,
la vie se retourne comme un gant
qui dégage la main qu'il enfermait
et le tact libéré
touche pour la première fois tout ce qui existe

La réalité est un temps plié
qu'il faut déplier comme une toile
d'une singulière délicatesse
pour trouver au dedans
une autre main qui attend.

Roberto Juarroz, Extrait de Treizième poésie verticale

jeudi 3 mai 2018

Histoire de hérisson

Histoire de hérisson

La mémoire

"Que la mémoire soit soeur de l'océan est une idée sublime. Mnémosyne, mère des Muses, n'engendre pas seulement la capacité de se souvenir du passé, elle ouvre au monde l'Invisible. Partie intégrante du cosmos, c'est une puissance sacrée qui me dépasse et me déborde alors même que j'en éprouve en moi la présence. Elle est liée aux morts, aux divinités infernales, au cycle des renaissances successives.

Cette vision du monde va bien au-delà des conceptions contemporaines; elle touche au sommeil, à la mort, à celui que j'étais, à celui que je serai, mais elle m'unit aussi aux autres êtres, à mon père, aux femmes, à Éva, à tous les hommes, aux bêtes, aux plantes, aux rochers. Aux hommes du passé, aussi, aux héros, aux plus hautes oeuves d'art et aux simples douleurs. Elle explique les songes, les bruits indistincts, les hasards des rencontres.

L'inspirationn est issue de la mémoire, de ce vaste système qui inclut la mer, le vent, les entités intermédiaires, les souvenirs qui remontent on ne sait où, les signes que m'envoient les morts, les livres. Mon enfance, c'est la vieillesse d'un autre, de tous ceux que j'ai croisés et qui m'ont imprimé quelque chose de leur souffle."

Simon Liberati, Extrait de Les Rameaux Noirs

Shemot

Shemot

vendredi 27 avril 2018

Le feu, le coq, l'aube

" Beauté : perdue comme une graine, livrée aux vents, aux orages, ne faisant nul bruit, souvent perdue, toujours détruite; mais elle persiste à fleurir, au hasard, ici, là, nourrie par l'ombre, par la terre funèbre, acceuillie par la profondeur. Légère, frêle, presque invisible, apparemment sans force, exposée, abandonnée, livrée, obéissante — elle se lie à la chose lourde, immobile; et une fleur s'ouvre au versant des montagnes. Cela est. Cela persiste contre le bruit, la sottise, tenace parmi le sang et la malédiction, dans la vie impossible à assumer, à vivre; ainsi, l'esprit circule en dépit de tout, et nécessairement dérisoire, non payé, non probant. Ainsi, ainsi faut-il poursuivre, disséminer, risquer des mots, leur donner juste le poids voulu, ne jamais cesser jusqu'à la fin — contre, toujours contre soi et le monde, avant d'en arriver à dépasser l'opposition, justement à travers les mots — qui passent la limite, le mur, qui traversent, franchissent, ouvrent, et finalement parfois triomphent en parfum, en couleur — un instant, seulement un instant. À cela du moins je me raccroche, disant ce presque rien, ou disant seulement que je vais le dire, ce qui est encore un mouvement positif, meilleur que l'immobilité ou le mouvement de recul, de refus, de reniement. Le feu, le coq, l'aube : saint Pierre. De cela je me souviens. "

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

samedi 21 avril 2018

La libération de la couleur

La libération de la couleur

Les rêveries de la volonté

" À côté de ces rêveries qui pensent, à côté de ces images qui se donnent comme des pensées, il y a aussi des rêveries qui veulent, des rêveries d'ailleurs très réconfortantes, très confortantes, puisqu'elles se préparent un vouloir." 

Gaston Bachelard, Extrait de La terre et les rêveries de la volonté

dimanche 15 avril 2018

Ogre odieux

Toi qui habites les chairs meurtries
toi qui consumes les plus beaux avenirs
toi qui ancres la haine au coeur des printemps neufs

toi qui salis
toi qui baves
toi qui englues
toi qui ruines
toi qui prostitues

dis-nous
quand donc seras-tu rassasié?

quand aurons-nous la nuit douce?
ogre odieux!

Roland Giguère, Extrait de L'âge de la parole

mercredi 11 avril 2018

Île des Monts Déserts

Île des Monts Déserts

Valeur du neutre

"On ne peut donc trouver d'autre ancrage à la réalité que dans cette valeur du "neutre" : de ce qui ne penche pas plus dans un sens que dans un autre, de ce qui ne se caractérise pas plus d'une façon que d'une autre, mais garde complète en soi sa capacité d'essor."

François Jullien, Extrait de Éloge de la fadeur

lundi 9 avril 2018

Le flamboiement de la fadeur

Le flamboiement de la fadeur

"Variations"

"QUAND J’EXÉCUTE mes dessins "Variations" le chemin que fait mon crayon sur la feuille de papier a, en partie, quelque chose d'analogue au geste d’un homme qui chercherait, à tâtons, son chemin dans l'obscurité. Je veux dire que ma route n'a rien de prévu: je suis conduit, je ne conduis pas. {...} Comme l’araignée lance (ou accroche?) son fil à l'aspérité, qui lui paraît le plus propice et de là à une autre qu'elle aperçoit ensuite, et de point en point établit sa toile."

Henri Matisse, Extrait de Écrits et propos sur l'art

mercredi 4 avril 2018

Grayish violet

Grayish violet

Les arbres?

Propos sur le dessin d'un arbre rapportés par Louis Aragon.

" Je vous ai montré, n'est-ce pas, ces dessins que je fais, ces temps-ci, pour apprendre à représenter un arbre. Les arbres ? Comme si je n'avais jamais vu, dessiné d'arbre. J'en vois un de ma fenêtre. Il faut que patiemment je comprenne comment se fait la masse de l'arbre, puis l'arbre lui-même, le tronc, les branches , les feuilles. D'abord les branches qui se disposent symétiquement, sur un seul plan. Puis comment les branches tournent, passent devant le tronc... Ne vous y trompez pas : je ne veux pas dire que, voyant l'arbre de ma fenêtre, je travaille pour le copier. L'arbre, c'est aussi tout un ensemble d'effets qu'il fait sur moi. Il n'est pas question de dessiner un arbre que je vois.J'ai devant moi un objet qui exerce sur mon esprit une action, pas seulement comme arbre, mais aussi par rapport à toute sorte d'autres sentiments... Je ne me débarasserais pas de mon émotion en copiant l'arbre avec exactitude, ou en dessinant les feuilles une à une dans le langage courant... mais après m'être identifié en lui. Il me faut créer un objet qui ressemble à l'arbre. Le signe de l'arbre. Et pas le signe de l'arbre tel qu'il a existé chez d'autres artistes... par exemple chez ces peintres qui avaient appris à faire le feuillage en dessinant 33, 33, 33, comme vous fait compter le médecin qui ausculte ... Ce n'est que le déchet de l'expression des autres... Les autres ont inventé leur signe... Le reprendre, c'est reprendre une chose morte : le point d'arrivée de leur émotion à eux, et le déchet de l'expression des autres ne peut être en rapport avec mon sentiment original. Tenez : Claude Lorrain, Poussin, ont des façons à eux de dessiner les feuilles d'un arbre, ils ont eux, inventé leur façon d'exprimer les feuilles. Si habilement qu'on dit qu'ils ont dessiné leurs arbres feuille à feuille. Simple manière de parler : en réalité, ils ont peut-être représenté cinquante feuilles pour deux mille. Mais la façon de placer le signe feuille multiplie les feuilles dans l'esprit du spectateur, qui en voit deux mille... Ils avaient leur langage personnel. C'est depuis un langage appris, il me faut trouver des signes en rapport avec la qualité de mon invention. Ce sont des signes plastiques nouveaux qui rentreront à leur tour dans le langage commun, si ce que je dis par leur moyen a une importance par rapport à autrui. L'importance d'un artiste se mesure à la qualité de nouveaux signes qu'il aura introduits dans le langage plastique. "

Henri Matisse, Extrait de Écrits et propos sur l'art

lundi 2 avril 2018

Réminiscence

Réminiscence

Marquer d'une pierre blanche

Marquer d'une pierre blanche

Ce bleu

" Partons de ce bleu, si vous voulez bien. Partons de ce bleu dans le matin fraîchi d’avril. Il avait la douceur du velours et l’éclat d’une larme. J’aimerais vous écrire une lettre où il n’y aurait que ce bleu. Elle serait semblable à ce papier plié en quatre qui enveloppe les diamants dans le quartier des joailliers à Anvers, ou Rotterdam, un papier blanc comme une chemise de mariage, avec à l’intérieur des graines de sel angéliques, une fortune de Petit Poucet, des diamants comme des larmes de nouveau-né.

Carnet bleu envoyé à "La plus que vive" :
L'âme. Un linge frais de soleil, amoureusement plié "

Christian Bobin, Extrait de L'homme-joie

Coulée de bleu phthalo modéré

Coulée de bleu phthalo modéré

La rose de Chocorua

La rose de Chocorua

La rose de Chocorua II

La rose de Chocorua II

Entre deux

" La vie est plus grande que nos vies. La vie n'est pas dans tel corps, telle figure ou telle chose. Elle n'est pas ici ou là. Elle est entre ce visage et cet autre visage, entre cette chose et cette autre chose, entre ici et là. Entre deux, toujours. Mobile, fluide imprenable. "

Christian Bobin, Extrait de La merveille et l'obscur

Agiocochook

Agiocochook

mardi 20 mars 2018

De nos besoins intellectuels

" Texte original et intégral d'une conférence faite — mal faite — le 18 décembre 1919 à la salle Saint-Sulpice, à Montréal, sous ce titre mystérieux, mais non trompeur, mais, en sommes, loyal, et aussi honnête qu'un autre, — titre élu de préférence à un autre parce qu'en la conjoncture le conférencier — le futur conférencier — qui n'en est pas un, qui n'a nullement, comme des naïfs le croient (mais sont-ils naïfs et le croient-ils?), la science de l'artifice verbal, de l'arrangement verbal, et qui a beaucoup de mal — un mal du diable — même à Saint-Sulpice, un mal du diable — à mettre congrument quelques idées bout à bout, — ne savait pas encore ce qu'il dirait, et qu'il fallait bien, en attendant — en attendant la conférence, — annoncer quelque chose — : De 9 à 5. 

Texte intégral (et original) d'une conférence incomplète — infinie, non finie, — en ce que l'auteur, faute d'avoir dit tout ce qu'il fallait dire, y contriste — et, assurément, y irrite aussi — car tout le monde a son amour-propre — et l'amour propre sied à ceux qui travaillent de bonne foi — tout en se trompant quelquefois — à sauver une race, — des gens qu'il aime — des gens qu'il n'a jamais cessé d'aimer, tout en les tenant pour étroits en certaines matières, bornés par certains côtés, aveugles, très aveugles, en certaines matières et par certains côtés, — des gens patriotes, aimant leur patelin, chérissant leur patelin (natal) au point de le croire un petit Paris; — et qu'il (l'auteur) y donne probablement, certainement, mais malgré lui — consciemment malgré lui — malgré lui et le sachant, ce qui rend l'affaire encore plus ennuyante, — des satisfactions — presque des arrhes — à des gens qu'il n'aime pas, qu'il n'a jamais aimés, dont il a la haine dans le sang, dans la moelles; des gens qu'il méprise et sur lesquels il espère pouvoir tirer à bout portant; des gens qui ont des lettres et pas de patriotisme, et qui détestent les patriotes en tant que patriotes, non en tant qu'ignorants (comme il conviendrait) (quand il y a lieu).

Texte original intégral incomplet, qu'il faut publier quand même parce que des gens — pas nombreux, très peu nombreux, et surtout, pas tous braves, pas tous prêts à se mettre au blanc pour la cause de la vérité (ni pour aucune autre cause) (les braves, il suffit qu'il y en ait quelques-uns; les autres suivent; les autres sont faits pour suivre; et au bout de quelques temps quand la fortune retourne, se retourne, tout le monde est brave) — des gens plus fins que l'auteur, d'esprit plus délié, plus fin, — des gens qui n'ont pas, comme lui, fait leur apprentissage des lettres — de la pensée et du verbe (des lettres) — dans les "facteries de coton" — des gens ayant eu l'insigne avantage d'étudier sous des maîtres (d'école) — sous des hommes généralement ignorants et sots, mais dépositaires d'une méthode, gardiens et prêtres d'une méthode, — l'analyse logique et la grammaticale (et tous les trucs que cela implique), — sauront (ces gens) y lire ce que l'auteur y a voulu dire mais n'y a pas dit, n'a pas su y dire, y a dit si mal que ceux qu'il aime (tout en les trouvant haïssables), ni ceux qu'il n'aime pas du tout, n'y ont probablement rien compris. "

Olivar Asselin, Extrait de Pensée française

mardi 30 janvier 2018

Feu de Saint-Elme


Mer de feu

Pour endurer l’horrible poids
Qui menace chacun de nos pas
Sur ce domaine où es chances prolifèrent,
Il suffit parfois de boire un peu de poésie
Et de plonger ses yeux dans l’épaisseur du matin.
Pas nécessaire de saisir la clé des champs
Ni de s’amincir en de vertes espérances.
La mer qui nous convie est une mer de feu.

Pierre Morency, Extrait de Amouraska

Codex Vallardi



Feu marche avec moi


Polysémie


mardi 23 janvier 2018

Doré sur tranche


Les causes

Les crépuscules et les générations.
Les jours dont aucun ne fut le premier.
La fraîcheur de l'eau dans la gorge
D'Adam. L'ordre du Paradis.
L'œil déchiffrant les ténèbres.
L'amour des loups à l'aube.
La parole. L'hexamètre. Le miroir.
La tour de Babel et l'arrogance.
La lune que regardaient les Chaldéens.
Les sables innumérables du Gange.
Tchouang-tseu et le papillon qui le rêve.
Les pommes d'or des îles.
Les pas du labyrinthe vagabond.
La toile infinie de Pénélope.
Le temps circulaire des stoïques.
La monnaie dans la bouche du mort.
Le poids de l'épée sur la balance.
Chaque goutte d'eau dans la clepsydre.
Les aigles, les fastes, les légions.
César le matin de Pharsale.
L'ombre des croix sur la terre.
Les échecs et l'algèbre du Persan.
Les traces des longues migrations.
La conquête des royaumes avec l'épée.
La boussole incessante. la mer ouverte.
L'écho de la pendule dans la mémoire.
Le roi exécuté à la hache.
La poussière incalculable des armées.
La voix du rossignol au Danemark.
La ligne scrupuleuse du calligraphe.
Le visage du suicidaire dans la glace.
La carte du joueur. L'or vorace.
Les formes du nuage dans le désert.
Chaque arabesque du kaléidoscope.
Chaque remords et chaque larme;

Il a fallu toutes ces choses
Pour que nos mains se rencontrent.

Jorge Luis Borges, Extrait de Poèmes d'amour