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jeudi 11 octobre 2018

Trop exigeant et affamé

« Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t'exècre ; tu as une dimension de trop. Celui qui désire vivre aujourd'hui en se sentant pleinement heureux n'a pas le droit d'être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l'âme et non de l'argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n'est pas chez lui dans ce monde ravissant ... »

Hermann Hesse, Extrait de Le loup des steppes

mercredi 10 octobre 2018

Banksy démasqué ?

« Voilà une de ces affaires dont les médias en raffolent, au point d’éclipser la Nuit Blanche : l’auto-destruction d’un tableau de Banksy, l’issue de sa vente chez Sotheby’s à Londres. « La petite fille avec un ballon rouge » (une reproduction d’un graff en peinture acrylique et aérosol) a glissé à l’intérieur de son cadre, découpée en lambeaux par une déchiqueteuse cachée dans la moulure inférieure. Stupeur et tremblement du public, coup de maître ou coup de pub ?

Banksy, graffeur et peintre de Bristol, garde son identité jalousement secrète, il doit cependant, d’après les observateurs, disposer d’une équipe capable d’œuvrer aux 4 coins des rues du globe, grâce à ses pochoirs. Mais on découvre que sa troupe doit s’élargir à Sotheby’s. Comment imaginer qu’une des plus grandes salles des ventes n’ait pas examiné une œuvre appelée à une enchère record (1,042 million de livres, soit près de 1,2 million d’euros ! )? Sotheby’s, qui a déclaré « s’être fait banksée », ne s’est donc pas aperçu qu’il y avait une fente au bas d’un cadre, dont le poids était inégalement réparti, suite au mécanisme caché à l’intérieur ? Soit Sotheby’s est incompétente, soit elle est complice.

Banksy a revendiqué le truquage de l’œuvre, il y a des années : ah, s’il pouvait nous donner la marque de ses piles super endurantes ! Un complice (Bansky n’a peut-être pas pris le risque d’être présent) a pu déclencher le piège par télécommande, et d’autres filmer, mais si on pose que Sotheby’s est de mèche, il y a fort à parier que l’acheteur est aussi un comparse ! Sinon Sotheby’s aurait trompé un client. On voit l’avantage du montage : l’acheteur fait monter les prix de manière vertigineuse jusqu’à une cote record pour l’artiste, mais l’opération sera blanche car l’acquéreur peut refuser, in fine, une œuvre détériorée… Sotheby’s et Banksy s’offrent un coup de com planétaire sans grands risques.

Bansky, très présent sur le net, a justifié son acte par cette citation “The urge to destroy is also a creative urge” autrement dit, il invoque un truisme de l’AC : la destruction est aussi une forme de création. La phrase est attribuée à Picasso, mais elle viendrait de l’anarchiste Bakounine. Les oeuvres de Banksy sont souvent vandalisées, ce qui provoque l’apitoiement des bonnes âmes, or voilà la victime qui s’auto-vandalise ! En réalité, l’œuvre a changé de statut, de peinture, elle est devenue « performance », par le biais d’une « installation » cachée en ces flancs, le tout filmé en « vidéo », bref, elle cumule les principaux genres chéris de l’AC. On ne s’étonnera donc pas qu’il se dise que le prix de l’œuvre a, au moins, déjà doublé ! Ne serait-il pas naïf de croire que Banksy est victime d’un système qui réussit à recycler et intégrer ce qui est présenté comme « une critique radicale du système » ?

Les thuriféraires crient au génie d’un Banksy « piégeant une grande maison de vente » avec « une œuvre révélatrice d’un monde auto-destructeur… » ; «la plupart de ses performances sont une satire du marché de l’art, dont il dénonce la marchandisation.», Alors, Banksy pratique ce qu’il dénonce, comme n’importe quel artiste d’AC. Le rebelle du système passe à la caisse. A vous de choisir, entre un artiste, Robin des rues, « virtuose d’art urbain ironique et engagé » ou un Banksy rebelle en peau de lapin, profiteur des grandes questions du temps : sa petite fille à la mine chagrin, peinte « courageusement », en 2018, à la porte du Bataclan, n’est-elle pas, à la lumière des récents événements, à rapprocher de l’indécent bouquet de Koons ?

Mais déjà, Christie’s, la concurrente de Sotheby’s, annonce un nouveau “coup”… à suivre. »

vendredi 5 octobre 2018

En création


Entrée de la vie: l'autre écriture

« Vint la vie: une humidité sophistiquée, promise à un destin inextricable; et chargée de secrète vertus, capable de défis, de fécondité. Je ne sais quelle glu précaire, quelle moisissure de surface, où déjà s'enfièvre un ferment. Turbulente, spasmodique, une sève, un présage et attente d'une nouvelle manière d'être, qui rompt avec la perpétuité minérale, qui ose l'échanger contre le privilège ambigu de frémir, de pourrir, de pulluer. »

Roger Caillois, Extrait de Pierres

jeudi 27 septembre 2018

Le déluge

Et si c’était vraiment le déluge, cela
qui, vague après vague, jour après jour,
chasse jusqu’au fond les vieux papiers
les vieux amours, les visages, les lumières
les maisons sur leur toit, baleines échouées
si c’était vraiment lui, ce long frisson
comme un corridor qui nous traverse
quand la trompe du marchand de poisson
retentit dans l’air humide,
resterions-nous ainsi comme une barque vide
dans l’ombre sans bouger
attendant que le passeur endormi
ressoude les deux rives ?

Guy Goffette, Extrait de Éloge pour une cuisine de province

Sometimes I Feel Like A Motherless Child

dimanche 23 septembre 2018

Anthropoglyphes

« J'écris d'oreille. J'émets des figures écrites ou peintes, qui naissent pas poussées, germinations successives; j'ai toujours eu l'impression que nous avions été mis sur terre, non pour être des hommes, mais pour émettre sans cesse des anthropoglyphes. Des signaux d'hommes. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

mercredi 19 septembre 2018

La danse des vieux amants

La danse des vieux amants

Une place sous atmosphère

Américaine de l'est, de l'ouest jusqu'aux îles du Commandeur, Slave. Le volcan est une femme. Semisopochnoi est sous atmosphère, coeur de pierres, ponces de verre. Dis-moi quand quitterons-nous tout cela ? Ce ici bat ? Biotite, hornblende ou pyroxène. Peu m'importe. Maintenant toutes les teintes pulsent dans la ceinture de feu. Chaque jour, chaque matin. Cerberus perdera-t-il sa tête verte, brune ou noire ? Choisis ta couleur.

vendredi 14 septembre 2018

Aynur & Morgenland Chamber Orchestra

Ne plus être divisé

« Lorsque j'ai commencé à tenir mon journal, j'avais le besoin de me connaître, soit de m'inspecter, d'explorer ma mémoire et mon inconscient. (...)

Le besoin de me connaître et de naître à moi-même était prépondérant. La question de savoir si ce travail de forage allait mettre en péril la possibilité d'écrire, ne s'est jamais posée. Si elle s'était posée, j'aurais passé outre. Ce qui m'importait, c'était de ne plus souffrir, de n'être plus divisé. C'était de pouvoir m'accepter, adhérer à la vie.

Nous n'avons pas à rejeter notre enfance, notre passé. L'une et l'autre sont constitutifs de notre identité. Ce qu'il faut, c'est les tenir à distance. N'en être plus encombré. »

Charles Juliet, Extrait de Gratitude « Journal IX, 2004-2008 »

samedi 8 septembre 2018

Les plus belles mélodies

« Les plus belles mélodies semblent, dès la première écoute, être des réminiscences. C'est ainsi qu'apparait l'amour. La première fois n'est jamais la première: on ne voit pas l'être aimé, on le revoit. On ne rencontre pas quelqu'un de nouveau, on retrouve quelqu'un de perdu. On ne découvre pas un étranger, on se rejoint en lui. »

Michel Schneider, Extrait de Voix du désir: Eros ou Opéra

vendredi 7 septembre 2018

Mes joies quotidiennes

Mes joies quotidiennes

Les échos d'un monde

« C'est étrange, se sentir de plus en plus en porte-à-faux avec les échos qu'on reçoit du monde, tous ces commentaires qui font peu de cas des vies simples, ordinaires et courageuses, qui mettent en scène une actualité dénuée d'amour et de gestes avec tant de verve qu'on dirait qu'il n'y a plus que l'appel à la révolution qui vaille, alors que moi, je vois tous les jours des gens se battre pour vivre, qui trouvent sens et dignité à cultiver la beauté, le souffle, une certaine joie, qui ouvrent des chemins inédits, qui écrivent, peignent, photographient, cuisinent, oeuvrent, prennent soin, font de leur mieux et davantage, soulagent ce monde d'un poids qui, autrement, le ferait sombrer. »

Jean-Marc Lefèbvre

Carte mémoire

Carte mémoire

Ne pas entendre

« Ne pas entendre la sonorité épouvantable, le grondement apocalyptique des actes de terreur, c'est ne reconnaître de victimes que sur le seul versant de ceux que sacrifient les bourreaux. Le ravage est partout car les tueurs sont suicidaires. Il y a dans le nihilisme des terrorisants la rage de l'impuissance, le sombre éclat de la défaite. Le fantasme de surpuissance en est le revers, tant du côté des violences sécuritaires. Chacun pense que seule la force peut tout. Tout ainsi réduits aux rapports de force, où que nous nous tournions, c'est le libre jeu toujours conflictuel de la liberté elle-même qui est devenu à proprement parler inimaginable. »

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

jeudi 6 septembre 2018

Hélas ! Hélas !

« Hélas ! Hélas ! »

Une forte intuition

Les images qui remontent des profondeurs que je récupère, me tiennent loin de la zone hadale. Il y a un voir pour la création et des visions pour les prédictions, deux espaces distincts. C'est un ressac qui berce, un mouvement intime. Choisir un angle, c'est miser sur une tonalité.

Bien souvent, dans les ruelles de l'île bétonnée, à l'extérieur, au dehors, il se passe des choses curieuses; une lumière se place, des endroits se laissent deviner, d'autres se cachent. Dans ce monde de voiles, la vie se révèle partout, si on regarde de façon fixe ses mouvements. Marcher sur le seuil, c'est être à la fois absent au monde et à l'orée de ses battements.

Mon coeur n'est pas las de l'entendre

Mon coeur n'est pas las de l'entendre

mercredi 5 septembre 2018

Tout tient en un mot

« Quelle est donc, camarades, la nature de notre existence? Regardons les choses en face: Nous avons une vie de labeur, une vie de misère, une vie trop brève. Une fois au monde, il nous est tout juste donné de quoi survivre, et ceux d’entre nous qui ont la force voulue sont astreints au travail jusqu’à ce qu’ils rendent l’âme. Et quand le malheur l’accable, ou la servitude, pas un animal qui soit libre. Telle est la simple vérité. Et doit-il en être tout uniment ainsi par un décret de la nature? Non, camarades, mille fois non! Mais puisque telle est la triste réalité, pourquoi en sommes-nous toujours à végéter dans un état pitoyable? Parce que tout le produit de notre travail, ou presque, est volé par les humains.

Camarades, là se trouve la réponse à nos problèmes. Tout tient en un mot : l’Homme.  »

George Orwell, Extrait de La ferme des animaux

La ferme des animaux

La ferme des animaux

La grande forge

C’était toujours l'exploitation des forges
Avec des tenailles à faire l'amour
Des bras essoufflés d'orgasme
Et la chair de la compréhension

C’était toujours le réveil du délire
Et des brasiers en gerbes sanglantes
De grands brasiers inventés

C’était une vie à défendre
Contre la racine du gel
Contre la plaie des sacrifices

Un long message cellulaire...

… Puis d’autres venaient
Qui nous accusaient de vivre

Guy Allix, Extrait de L'éveil des forges

Le trou de la fée

Le trou de la fée

mardi 4 septembre 2018

Paternel

« Un gouvernement qui serait institué sur le principe du bon vouloir à l'égard du peuple, comme celui d'un père avec ses enfants, c'est-à-dire un gouvernement paternel dans lequel les sujets sont contraints, comme des enfants mineurs qui ne peuvent distinguer ce qui est pour eux utile ou pernicieux, de se comporter de façon simplement passive, pour attendre uniquement du jugement du chef de l'État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté que celui-ci aussi le veuille; un tel gouvernement constitue le plus grand despotisme concevable. »

Emmanuel Kant, Extrait de Théorie et Pratique

Toutes les plages ne se ressemblent pas

Toutes les plages ne se ressemblent pas

vendredi 31 août 2018

M7,1

La couleur est un déterminant, la matière une structure. Suivons les lignes de faille. L'eau n'est jamais calme dans les profondeurs et l'abysse strié de courants contraires. Assumons les contraintes tectoniques, les déformations cisaillantes, les diaclases. Écoutons le murmure des poissons. M7,1 en Nouvelle-Calédonie. Ils disent que les failles actives sont responsables de la majorité des tremblements de terre mais, ils ne parlent jamais de nous.

mercredi 29 août 2018

La chute d'Ur

La chute d'Ur

Par la contrainte

« Mon trésor le plus lourd est ma force de travail. Cette inversion du travail forcé est un échange salvateur. J'ai en moi un forcené de la grâce qui est un parent de l'ange de la faim. Il sait le moyen de dresser tous les autres trésors. Il me monte au cerveau, me pousse à être envoûté par la contrainte, car j'ai peur d'être libre. »

Herta Müller, Extrait de La bascule du souffle

Ondulations de mer

Ondulations de mer

mardi 28 août 2018

Dimension politique

« Au bout du compte, dans chaque famille, même les relations muettes et machinales les plus personnelles ont une dimension politique, puisqu’elles sont une réaction au système politique environnant. Le politique a provoqué bien des maux, sur le plan moral, il a eu des retombées funestes sur toutes les choses, sur tous les êtres. Chaque histoire familiale est aussi, accessoirement, la décalcomanie privée de l’histoire contemporaine.

Certainement, le politique est toujours là, mais on décide soi-même ce qu’on fait ou non : c’est ce qu’on appelle la responsabilité personnelle. Même après coup, ce qu’on va retenir des expériences vécues relève de notre décision. Je crois que les parents, l’origine, le bonheur ou le malheur de l’enfance ne peuvent pas servir de prétexte. On est à coup sûr un résultat, mais son propre résultat. Personne ne peut vous forcer à devenir ce que votre éducation a fait de vous, ni à le rester. L’enfance a une date de péremption assez rapide. Ensuite, on est livré à soi-même, et durant toute sa vie, on doit s’éduquer tout seul, que ça nous plaise ou non. Je ne sais pas comment on s’y prend : pour soi-même, on est d’une telle opacité… Ces choses, on les connaît du dehors, mais leur effet reste une énigme. On ne sait pas comment le vécu fonctionne en nous. »

Herta Müller, Extrait de Tous les chats sautent à leur façon

Lumière et profondeur

Light and depth

vendredi 24 août 2018

Le paysage de l'enfance

« Le paysage de l'enfance, marque à jamais notre vision des paysages. Le paysage de l'enfance nous socialise sans avertissement préalable. Il s'insinue en nous. »

Herta Müller, Extrait de Tous les chats sautent à leur façon

mercredi 22 août 2018

MétéoMédia

Tu es loin. Cyprès. Sempervirent tout le temps. 1, 2, 3... Nos coeurs prolétaires jetons-les aux ordures, le lundi. 4, 5, 6... La terre a bougé en Oregon. Sur ce qui tremble, silence. 7, 8... Gardons les mots de secousse pour les orties, mardi. Mercredi ? 9 ! Le vent, la pluie, les ouragans. Jeudi, on virera ce qui restera de misère sur le cadran. Tsunami vendredi. 10 !!! Samedi, tombés les étoiles. En fin. Jour de repos.

Galarneau

Galarneau

Apprendre

« Apprendre à apprendre exige de pouvoir convertir toute certitude en question, et de n'attendre de réponse qu'en prêtant attention à ce qui se tient devant nous, dans le monde, et non pas en couchant sur la table des matières d'un livre. Le chemin de la découverte consiste à aller au-devant des choses en se laissant porter par un sentiment, et non pas à regarder par dessus elles ; il consiste en une forme d'anticipation plutôt que de rétrospection. »

Tim Ingold, Extrait de Faire - Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture

Delphinium

Delphinium

Lanternes chinoises

Quand mon esprit se met à causer par additions de couleurs grâce à la peinture ; rouge, rouge, bleu, blanc, blanc, ocre, noir, noir ; mes pensées deviennent de petites lanternes chinoises. Un minimal langage de taches de couleurs qui s'envoient des codes morses.

Hémérocalle

Hémérocalle

Eau métronomique

Ce vent a des mains. Une odeur. Un repère. Il se cache, réapparaît, amène la pluie avec lui. Ce qui s'effondre sur le sol avant l'apparition de l'aube ; cette eau métronomique porte l'effluve des sous-bois de mon enfance, odeurs de rivière et de terre.

jeudi 9 août 2018

Allium

Allium

Entre les choses

« Il existe une relation forte entre les choses proches, une relation faible entre les choses distantes et entre les choses très éloignées, il n'y a plus aucune relation, et là, on touche au divin. »

László Krasznahorkai, Extrait de Guerre & Guerre

mardi 7 août 2018

Le chasseur de la Kamo

« Autour de lui tout est en mouvement, le message d'Héraclite a semble-t-il réussi, une seule et unique fois et malgré d'effroyables obstacles, à traverser l'univers et, à la faveur de quelque profond courant, arriver jusqu'ici, puisque l'eau bouge, coule ruisselle, afflue, se déverse, la brise soyeuse s'ébranle, les montagnes oscillent sous la chaleur, la chaleur elle-même se meut, frémit, vibre dans le paysage, tout, ici, bouge, comme les îlots de hautes herbes touffues, qui tremblent, une à une, au creux de la rivière, comme chaque vaguelette, qui plonge, en se brisant au-dessus des eaux peu profondes, comme chaque élément, fugace, insaisissable, de cette vaguelette impétueuse, et chaque éclat de lumière à la surface de cet élément fugace, une surface insaisissable, émergeant pour disparaître aussitôt avec ses gouttelettes de lumière qui étincellent avant de se désagréger, et les nuages, qui défilent en tourbillonnant, et le soleil, terriblement concentré mais dont les contours restent flous, le soleil éblouissant, radieux, follement brillant, s'étendant sur toute la création momentanée, et les poissons, les grenouilles, les insectes, les petites reptiles, dans la rivière, et les voitures, et les autobus, le 3, le 32, le 38, avançant impitoyablement, pare-chocs contre pare-chocs, sur l'asphalte fumant des deux routes qui bordent les rives, et les bicyclettes filant à toute allure sur les berges le long des parapets, et les hommes et les femmes marchant sur les sentiers, ici construits, là tracés dans la poussière, et les pierres de barrage disposées de façon asymétrique, noyées sous la masse d'eau glissant sur elles, chacun ici joue ou vit son histoire, agit : avance, marche, plonge, émerge, disparaît, se dresse, court, coule, file quelque part, lui seul, l'Oshirosagi, ne bouge pas, lui, cet immense oiseau blanc, ce chasseur à découvert, totalement vulnérable face à toute attaque : il se penche en avant, étire son cou en forme de S et ainsi aligne sur le même axe sa tête et son long et robuste bec, il contracte le tout et le pointe vers le bas tout en plaquant ses ailes contre son corps, ses frêles pattes prennent appui sur un point précis sous l'eau, il braque ses yeux sur la surface du fil de l'eau, sur la surface, certes, mais naturellement il voit, à travers le prisme de la lumière, ce qui se trouve sous cette surface, il voit avec une netteté cristalline tout ce qui s'y déplace, aussi rapide soit-il, dès qu'un poisson, une grenouille, un insecte ou un petit reptile surgit au gré de cette eau ruisselante dont le cours se brise par endroit pour se remettre à bouillonner aussitôt, d'un coup de bec rapide et infiniment précis il harponne et soulève quelque chose, tout se passe si vite qu'il est difficile de le voir, on ne peut que savoir qu'il s'agit d'un amago, d'un ayu, d'un huna, d'un kamotsuka, d'un mugitsuku, d'un anagi ou d'un autre poisson et c'est pour cela qu'il s'est posté au milieu de la rivière Kamo, là où les eaux sont si peu profondes, c'est pour cela qu'il se tient là, durant un temps qui ne s'écoule pas, ne se mesure pas en durée, mais est cependant indubitablement réel, un temps qui ne va ni en avant ni en arrière, mais tourbillonne vers le nulle, comme si cet temps avait été propulsé dans une toile au maillage incroyablement complexe, et il doit établir et maintenir son immobilité en résistant à des forces qui ne peuvent être saisies que dans leur simultanéité, et c'est précisément cela, cette capture de simultanéité, qui est irréalisable, c'est pourquoi elle reste indicible, les mots cherchant à la décrire, séparément ou dans leur ensemble, abandonnent la partie, mais l'oiseau doit pourtant, subitement, l'espace d'un instant, prendre appui sur le sol et ainsi bloquer toute forme de mouvement, et il doit, seul, au milieu de la folie des événements, seul, au beau milieu de ce monde agité, fourmillant, rester dans cette instant propulsé hors du temps, pour qu'ensuite cet instant se referme sur lui, et qu'il fige alors son corps blanc immaculé au beau milieu de ce mouvement trépidant, qu'il déploie son immobilité contre les forces monstrueuses qui l'assaillent de toutes part à la folie générale de cette agitation frénétique, qu'il bougera lui aussi, avec les autres, qu'il frappera à la vitesse de l'éclair, mais actuellement, il est encore dans l'instant qui se referme sur lui, au tout début de la chasse. »

László Krasznahorkai, Extrait de Seiobo est descendue sur terre

samedi 28 juillet 2018

Observation

Li Ch'eng-sou
(dynastie Yuan)

Ceux qui se spécialisent dans les fleurs et les oiseaux doivent les observer attentivement et au besoin se renseigner auprès de ceux qui s'en occupent. Qu'il s'agisse d'un insecte qui crie ou d'un insecte qui combat, d'un oiseau familier ou d'un oiseau rapace, il convient qu'ils s'interrogent longuement les éleveurs pour connaître sans erreur les traits caractéristiques de chaque espèce. Il en va de même pour ce qui concerne les autres animaux: buffles, tigres, chiens, chevaux, etc. Sinon, on aura beau soigner le style, on s'éloignera toujours davantage du vrai. Le grand Han Kan l'a bien dit: « Mes maîtres, ce sont les chevaux de l'écurie impériale. » Quant aux fleurs et au bambous, le peintre a tout intérêt à se rendre dans un jardin cultivé par un vieil horticulteur et à y demeurer matin et soir. Il finira par connaître dans les détails comment les fleurs et bambous poussent et donnent des bourgeons, comment ils s'épanouissent et se fanent. 

François Cheng, Extrait de Souffle-Esprit

jeudi 19 juillet 2018

De ma main dans la matière

De ma main dans la matière; qui se retire, s'agite, s'ajoute, se déverse, frape ou tranche; il en résulte implacablement des traces géologiques et électriques. C'est pour ces observations grandioses que je recommence inlassablement à recouvrir le lin. C'est dans la répétition du geste que le monde de la matière s'ouvre et non dans sa représentation. Quand je ne voudrais plus saisir le mouvement de l'onde dans l'espace et ses effets, je ne peindrai plus. 

Strange Fruit

Plus vite

« Tous les enseignements se trouvent soumis à des règles d'évaluation, de performance et de rapports comptables qui ont déprécié tout rapport de temps. Il faut aller vite, de plus en plus vite, qu'il s'agisse d'enseigner, de soigner, d'informer. La loi du capitalisme énoncée par Franklin, selon laquelle « le temps c'est de l'argent », n'a jamais été appliquée aussi implacablement. »

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

mercredi 18 juillet 2018

La flamboyante

La flamboyante

Ambae

Malgré les tentatives d'effacement du Ambae, le soleil continue de briller. L'île aux lépreux a éjecté ses cendres à 33 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, de quoi nous faire un bel hiver. On rêve dans les chaumières tranquilles; on rêve de mers BBQ, de canicules alcoolisées, de yachts irisés. Et plus la terre se secoue, aveuglés dans une transe commune, on rêve d'un soleil brillant éternellement.

mardi 17 juillet 2018

mercredi 11 juillet 2018

Seth Brundle

Seth Brundle

Deux idiomes

« Du moins ( - l'acquisition du langage - ) apporte-t-elle à ceux qui la mènent à bien une assurance majeure : celle de la stabilité physique et morale du réel, celle aussi, plus précieuse encore, de la véracité des signes qui, presque magiquement, sont voués à en rendre compte. Encore faut-il que le langage où l'enfant s'aventure constitue à ses yeux une manière de totalité bienveillante, un lieu unique, irrécusable, que le doute n'habite pas ni le péril des équivoques. A chaque chose, l'exacte repartie des mots ; à chaque mot, une place dans l'immense vocabulaire du monde. Un tel bonheur ne m'est point échu. Dès les premiers moments de mon expérience balbutiante, il m'a fallu chercher un chemin à travers deux idiomes qui s'affrontaient dans mon esprit, m'imposant leurs directives divergentes, leurs codes et leurs déchiffrements singuliers. »

Claude Esteban, Extrait de Le Partage des mots

L'amoureux des bancs publics

L'amoureux des bancs publics

C'est peut-être un autre monde

« Il pleut très doucement dans un poème
et la ville est couchée là tout près comme un bon chien,
des choses passent et puis d'autres reviennent
il pleut si doucement que c'est peut-être un autre monde
pareil à celui-ci mais sans hâte et sans orgueil
et c'est dans le dedans de soi comme des gouttes
de silence. »

Claude Esteban, Extrait de Quelqu'un commence à parler dans une chambre

mercredi 4 juillet 2018

Se tromper

« On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d'arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d'espoirs, d'arrogance, ; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage ; on arrive devant autrui sans le menacer on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d'écraser la pelouse sous ses chenilles ; on arrive l'esprit ouvert, pour l'aborder d'égal à égal, d'homme à homme, comme on le disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on avait pas plus de cervelle qu'un tank. On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; on se trompe quand on est avec eux ; et puis quand on rentre chez soi, et qu'on raconte la rencontre à quelqu'un, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n'y voit que du feu, ce n'est illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s'y prendre sans cette affaire si importante – les autres – qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d'autrui et ses mobiles cachés ? Est-ce qu'il faut pour autant que chacun s'en aille de son côté, s'enferme dans sa tour d'ivoire, isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir des mots pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance ?

Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie.

L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau.

C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe.

Peut -être que le mieux serait de renoncer à avoir tord ou raison sur autrui, et continuer que pour la balade. Mais si vous y arrivez vous... alors vous avez de la chance. »

Philip Roth, Extrait de Pastorale américaine

Salutation au soleil

Salutation au soleil

La langage

« Le voyage, c'est-à-dire le langage, n'a de sens, dans le système de Bérénice, que parce qu'il fait du désir la réinvention de la vie. « S'il faut, pour garder mes paupières ouvertes, j'arracherai mes paupières. Je choisirai le sol de chacun de mes pas. À partir du peu d'orgueil que j'ai, je me réinventerai. » (p. 32). Cette façon belliqueuse de provoquer l'invention et de se proclamer le seul créateur de la vie nouvelle n'a elle-même de sens que par la négation pure et simple de ceux que Ducharme appelle les autres. Il faut libérer cette peur première. « Il faut trouver les choses et les personnes différentes de ce qu'elles sont pour ne pas être avalé. Pour ne pas souffrir, il ne faut voir dans ce qu'on regarde que ce qui pourrait nous en affranchir. » (p. 24). Il faut donc prendre tout, posséder par la destruction, connaître à coups de hache, casser le langage, casser ses significations. La deuxième équivalence exprime ainsi le désir de départ dans la possession de l'univers. »

Michel Van Schendel, Extrait de Ducharme l'inquiétant

samedi 30 juin 2018

Un tableau

Un tableau, c'est une pensée sous scellés. Cest cette mine de riens que le moindre regard anime, inquiète, fait rougir, ou gêne. Le peintre encadre son secret, pour mieux l'aérer, il y a quelque chose de provoquant, de tranquillement agressif, de follement solitaire, irréductible, dans un tableau. Et la nuit, il en est qu'on entend craquer, comme si leurs membres se désankylosaient. Mais dès que l'homme reprend sa place de spectateur à roulettes, c'est motus, bouche cousue, on se serre les coudes, on ne dira rien, on s'aime ainsi, et pas autrement, vous avez beau me regarder, me scruter, me déshabiller, vous êtes loin du comte ‒ du conte? C'est que je ne vous cache rien, sinon ma respiration essentielle, mon coeur, je vous sais cruels, et que vous n'êtes pas habitués, vous autres hommes, à cette liberté, à cette pudeur spéciale, à ce manque de cabotinage. Un grand tableau, comme un grand drame ‒ Hamlet ‒ c'est une complicité absolue dans l'organisation d'un rêve refermé sur lui-même, mais très aveuglement pénétrable. S'y perdre innocemment, s'y risquer en silence.

Georges Perros, Extrait de Dessiner ce qu'on a envie d'écrire

Rose rouge

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Prendre les pensées entre les mains

« Il faut aller dans la matière, se noyer et la comprendre par en dedans. Les vraies pensées naissent en touchant. Il y a du spirituel dans les mains. Enfouie dans la matière, la pensée vient nous délivrer. L'esprit n'est pas le contraire du corps mais quelque chose qui sort de lui, volatil: il y a un lien invisible, un passage non vu entre les choses. J'aime prendre les pensées entre les mains. Je suis un écrivain pratiquant. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

Matière

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Printemps

« Ce que je recherche depuis toujours, c'est un état surgissant de la langue. Printemps se dit ici en patois « saillifeu » : ça saille, saute, sors dehors : « feu » vient de foris... Le printemps dans les Alpes n'est pas un temps de renouveau aimable, de fraîcheur, c'est un temps de violence, pulsif ; il sort de la neige comme le printemps russe : c'est une percée, un débordement soudain, une invasion... Je cherche la force germinative de la langue, son pouvoir de passer la mort. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

vendredi 22 juin 2018

Des cailloux

« Je n'utilise pas les mots; je n'en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l'ordre du toucher: quelque chose parle, là, derrière l'oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d'un minerai qu'il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d'un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui: quelque chose doit appraître de dedans — de l'intérieur du mot et pas du tout de l'intérieur de l'écrivain. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

mercredi 20 juin 2018

La mangeuse de terre

Kaʻula o Keahi! Rougeoiement du feu, la mangeuse de terre avance mais, qui s'en soucie ? La toile est une fissure qui s'ouvre le temps de l'« œuvrement », après, si l'on tarde trop, s'ensuit le règne hermétique du basalte.

Pelehonuamea


mardi 5 juin 2018

Continuité géographique

« Et je dirai d'abord que si l'arrière pays m'est resté inaccessible ‒ et même, je le sais bien, je l'ai toujours su, n'existe pas ‒ il n'est pas pour autant insituable, pour peu que je renonce aux lois de continuité de la géographie ordinaire et au principe du tiers exclu. 

En d'autres mots, la cime à une ombre, où elle est cachée, mais cette ombre ne couvre pas toute l'étendue de la terre. »

Yves Bonnefoy, Extrait de L'arrière-pays

mercredi 30 mai 2018

Pensées mobiles

J'ai une vision de l'enfant qui observe le mouvement du mobile de son berceau. Ça doit débuter ainsi, à l'horizontale, la myriade de chemins miroirs qui s'agitent verticalement au-dessus de nous, une montagne de carrefours giratoires. Toutes ses possibilités infinis à cul de sac pour cause du temps compté.

Le sens du mot mobile à quant à lui, été remplacé par un système d’exploitation informatique; le monde n'a jamais été aussi fixe, autant rivé devant des miroirs; nos cerveaux fonctionnant maintenant à mobiles et à vapeur.

mardi 29 mai 2018

Titre

Quand on vous demande comment est fait un paysage, ce qu'on pense d'un homme, on commence généralement par la fin. On dit: « Il est beau, il y fait froid », ou « il est sympathique, il gagne à être connu ». On s'éloigne, au fur et à mesure qu'on parle, de la vérité de ce paysage, de cet homme. Là-dessus arrive un enfant qui a dessiné ce paysage, cet homme et vous vous exclamez: « Voilà. C'est tout à fait cela. » (Et ne se vend-on pas, quand, à bout de paroles ‒ les paroles bouent ‒ on y va du: « Vous ne voulez tout de même pas que je vous fasse un dessin? » Pourquoi pas?) Le dessin de l'enfant est parfaitement informe, il faut connaître le paysage, ou l'homme, pour en décréter l'authenticité. Avec le peintre, c'est un peu différent. Car nous connaissons des milliers de choses que nous n'avons jamais vues. Il suffit de nous les montrer pour qu'on se rappelle. Avec le peintre, il n'est pas nécessaire de connaître, l'anecdote est totalement bue, effacée, et le titre du tableau suffira pour donner un gage à la connaissance possible. À propos du titre, cette remarque de Miró est instructive: « Des titres? Je les invente, quelquefois pour m'amuser, quand les tableaux sont finis. C'est la peinture qui me suggère les titres, et non les titres la peinture. » C'est important. Et si je pense au Parti pris des choses de Francis Ponge, je vois bien qu'un autre titre eût dévalorisé ses proses ‒ en poème ‒ que c'est par le titre, comme par une porte secrète qu'il nous fallait entrer dans ce petit livre, que sans cette information initiale, nous risquions de prendre un mauvais chemin, de brancher le mauvais oeil. Bref, de lire de travers. L'idéal serait, bien sûr, que le titre d'un tableau, ou d'un livre, caché, nous soyons capables d'en approcher les termes exacts grâce à l'inspiration même issue du regard ou de la lecture.

Georges Perros, Extrait de Dessiner ce qu'on a envie d'écrire

vendredi 25 mai 2018

À la lumière des Astres au-penser-d'or

La Nuit, le Néant, la Vie,
les Immenses Veuves,
et l'Ambidextre Tatoueur de mondes
qu'Il créa de ses yeux
et tatoua de son regard de tournesol,
créa de ses mains, celle de chair et celle du rêve,
créa de sa parole, tatouage de salive sonore,
mondes que, devenu aveugle,
il racheta au silence avec la spirale de ses oreilles
et de la ténèbre lumineuse
avec son toucher de constellation éteinte,
avec des doigts bagués de nombres et de colibris.

La Nuit, le Néant, la Vie,
les Immenses Veuves,
à la lumière des Astres au-penser-d'or,
Emissaires qui se perdirent dans un ciel de nickel,
sans ôter les anneaux de leur message
et l'Ambidextre Tatoueur
aveuglé par la pluie aux yeux de fil.

La pluie brûla le blanc de ses yeux,
les cornées de chaux vive,
devant ceux qui parent la terre de tatouages d'eau,
tatouages errants, navigables,
Tatoueurs fluviaux;
devant ceux qui perlent les champs de poudre larmoyante,
Tatoueurs de la Rosée;
devant ceux qui vont tatouer les plages
avec des buccins, des éponges, des sargasses,
les ossements bourdonnant de la mer,
Tatoueurs d'Océans;
devant ceux qui ravissent en serpentaires
des tatouages qui accourcissent la distance
et éloignent les objets proches,
Tatoueurs de Chemins;
devant les Tatoueurs du Soir,
les mains emplies de bouquets de nuages...
Devant les Tatoueurs de la Nuit,
les mains emplies d'amulettes de feu...

Miguel Angel Asturias, Extrait de Poèmes indiens

Une fleur pour Monet

Une fleur pour Monet

Apprendre

"Apprendre à apprendre exige de pouvoir convertir toute certitude en question, et de n'attendre de réponse qu'en prêtant attention à ce qui se tient devant nous, dans le monde, et non pas en couchant sur la table des matières d'un livre. Le chemin de la découverte consiste à aller au-devant des choses en se laissant porter par un sentiment, et non pas à regarder par dessus elles ; il consiste en une forme d'anticipation plutôt que de rétrospection."

Tim Ingold, Extrait de Faire - Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture

jeudi 24 mai 2018

Tête de violon

Tête de violon

Tathata

"Ce que la photographie reproduit à l'infini n'a eu lieu qu'une seule fois: elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement. En elle, l'événement ne se dépasse jamais vers autre chose: elle ramène toujours le corpus dont j'ai besoin au corps que je vois; elle est le Particulier absolu, la Contingence souveraine, mate et comme bête, le Tel (telle photo, et non la Photo), bref, la Tuché, l'Occasion, la Rencontre, le Réel, dans son expression infatigable. Pour désigner la réalité, le bouddhisme dit sunya, le vide; mais encore mieux: tathata, le fait d'être tel, d'être ainsi, d'être cela; tat veut dire en sanscrit cela et ferait penser au geste du petit enfant qui désigne quelque chose du doigt et dit: Ta, Da, Ça! Une photographie se trouve toujours au bout de ce geste; elle dit: ça, c'est ça, c'est tel! mais ne dit rien d'autre; une photo ne peut être transformée (dite) philosophiquement, elle est tout entière lestée de la contingence dont elle est l'enveloppe transparente et légère."
Roland Barthes, Extrait de La chambre claire

dimanche 20 mai 2018

Kilauea

Kilauea

Une maison au milieu de la mer

Avoir cent mille ans devant soi suffit peut-être
Pour comprendre la force la patience du glacier
C'est un grand corps de neige que les siècles
    durcissent
Et qui vient pondre un corps de lui-même
    dans la mer.

Avoir un siècle devant soi est peut-être suffisant
Pour recevoir toute la blancheur de l'iceberg
C'est un corps de glacier voyageant sur la mer
Tête émergée d'un corps aussi vaste que la falaise
Puisque tout clarté porte un secret plus profond
    que sa clarté.

Pierre Morency, Extrait de Grand fanal

samedi 19 mai 2018

Septième degré d'une gamme

Septième degré d'une gamme

Essence

Je caresse le retour de l'ouvrage de Callois chez moi, d'une main; mes doigts aiment la légèreté du papier, les pages comme des ailes de fées rieuses; de cet effet papillon naîtra la densité de l'oeuvre. Je le sais. C'est toi qui m'a montré. Je suis ton hérétique qui aime la forme du livre telle qu'elle est.

Entre Jaccottet, Uguay et Caillois, des éclats de toi, éparses, brillent dans la chambre. Me faut-il un bouquet de paysage afin de garder cette image de toi à mes côtés? Possiblement. Ta présence, c'est l'essence unique retrouvée à chacune de mes visites au jardin.

Terpsichore

Terpsichore

La terre remue

"Chacun de ses pas fait lever un tumulte
d'oiseaux dans les chicorées.
Quand elle s'agenouille au centre du canot,
le ciel est déjà traversé de rose clair.
Ici, plus près, la terre remue.
On frappe doucement à une porte:
le poème va ouvrir les yeux."

Pierre Morency, Extrait de Poème en forme de tête

Celle qui te regarde

Celle qui te regarde

vendredi 18 mai 2018

Des pommes et des oranges

Il existe pourtant des pommes et des oranges
Cézanne tenant d’une seule main
toute l’amplitude féconde de la terre
la belle vigueur des fruits
Je ne connais pas tous les fruits par cœur
ni la chaleur bienfaisante des fruits sur un drap blanc

Mais des hôpitaux n’en finissent plus
des usines n’en finissent plus
des files d’attente dans le gel n’en finissent plus
des plages tournées en marécage n’en finissent plus
J’en ai connu qui souffraient à perdre haleine
N’en finissent plus de mourir
en écoutant la voix d’un violon ou d’un corbeau
ou celle des érables en avril

N’en finissent plus d’atteindre des rivières en eux
qui défilent charriant des banquises de lumière
des lambeaux de saisons ils ont tant de rêves
Mais les barrières les antichambres n’en finissent plus
Les tortures les cancers n’en finissent plus
les hommes qui luttent dans les mines
aux souches de leur peuple
que l’on fusille à bout portant en sautillant de fureur
n’en finissent plus
de rêver couleur orange

Des femmes n’en finissent plus de coudre des hommes
et des hommes de se verser à boire

Pourtant malgré les rides multipliées du monde
malgré les exils multipliés
les blessures répétées
dans l’aveuglement des pierres
je piège encore le son des vagues
la paix des oranges

Doucement Cézanne se réclame de la souffrance du sol
de sa construction
et tout l’été dynamique s’en vient m’éveiller
s’en vient doucement éperdument me léguer ses fruits

Marie Uguay, Extrait de Poèmes

Étoile intérieure

Étoile intérieure

Éclat fragmenté

" Je pense quelquefois que si j'écris encore, c'est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d'une joie  dont on serait tenté de croire qu'elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu'un peu de cette poussière s'allume dans un regard, c'est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus; mais c'est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l'origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles. "

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

Mes pays

Mes pays

Certaines paroles

" Sûrement, quelque chemin que je suive encore, dans quelque labyrinthe que je me risque, si quelque fil d'Ariane doit m'en dépêtrer, ce sera celui de certaines paroles, non pas forcément grandes, mais limpides, comme l'eau des torrents. J'y ai bu avec mes mains d'enfant devant la bouche; je les ai franchis d'un court élan de mes pieds d'enfant, sur ces pentes à l'herbe rase et parsemée de pierres; si froids qu'ils semblaient jaillir du sein neigeux des montagnes, comme dans la « Lettera amorosa » « per sentieri di nerve... » Si ce fil ne rompt pas, je n'aurai besoin de rien de plus, aujourd'hui et plus tard, « nune et in hora mortis nostrae ». "

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

Il y a toujours un paysage

Il y a toujours un paysage

mercredi 16 mai 2018

Le poids vivant de la parole

"On peut écrire, et l'on écrit;
On peut se taire, et l'on se tait.
Mais pour savoir que le silence
Est la grande et unique clef,
Il faut percer tous les symboles,
Dévorer les images,
Écouter pour ne pas entendre,
Subir jusqu'à la mort
Comme un écrasement
Le poids vivant de la parole."

Armel Guerne, Extrait de Le Poids Vivant de la Parole

Ondulation colorimétrique

Ondulation colorimétrique

dimanche 13 mai 2018

Pari

"Ouvrir un livre de poésie, c'est vouloir s'éclairer avec une bougie en pleine déflagration de la bombre à hydrogène. Parier pour la bougie en ce cas, est tout à fait insensé, et cependant, c'est peut être dans ce genre de pari que réside notre avenir."

Philippe Jaccottet, Extrait de Tout n'est pas dit

Géopolitique du vert

Géopolitique du vert II

Fin d'hiver

Peu de chose, rien qui chasse
l'effroi de perdre l'espace
est laissé à l'âme errante

Mais peu être, plus légère,
incertaine qu'elle dure,
est-elle celle qui chante
avec la voix la plus pure
les distances de la terre

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre