Translate

mercredi 14 novembre 2018

Au seuil du paysage

« Au seuil du paysage » est le lieu du flux géographique entre deux espaces ; l’expression d’une circulation où la différenciation spatiale favorise l’organisation des éléments visuels afin d’enfanter un troisième lieu encadré. L’incubateur à images, la boîte qui contient l’oeuvre dans ses limites, puisant ainsi dans l’infini, car l’art visuel à besoin du cadre pour toucher à l’invisible.

Selon ma vision du seuil, le lieu en dehors du lieu, mon ectopie du paysage ; se nourrit de la symbolique japonaise du pont ; séparation du ciel et de la terre, celui par laquelle se forge l’image du monde flottant, sujet de l’ukiyo-e ; que je traduis par la séparation où se forge l’image du monde invisible. De part mes mythes internes, je qualifierai également ce seuil de limbes créatives.

jeudi 8 novembre 2018

La peinture abstraite

« Parce que, en fait, que toute peinture soit abstraite c’est évident. Mais là où ça devient intéressant c’est lorsque, on cherche les définitions correspondantes à telle ou telle tendance, les définitions de l’abstraction correspondantes à telle ou telle tendance. Il est évident que pour un expressionniste, les peintres abstraits - encore une fois je ne cherche pas du tout à dire : ça c’est mieux que cela, j’essaie de déterminer des catégories. C’est évident que pour un expressionniste, la peinture dit “ abstraite ” ne pêche pas du tout d’être trop abstraite. Elle pêche de ne pas l’être assez. En quel sens ? C’est que, si loin que les abstraits aillent dans l’abstraction, leurs lignes tracent encore un contour. Leurs lignes tracent encore un contour et on reconnaît aisément dans la peinture abstraite des cercles, des demi-cercles, des triangles, etc. Et dans le Kandinsky le plus abstrait, on reconnaît encore le triangle, c’est-à-dire, un contour particulier. Peut-être pas toujours, d’ailleurs, chez Kandinsky. Mais peut-être qu’il n’est pas seulement un peintre abstrait. Et dans un Mondrian on reconnaît encore le fameux carré, etc. »

Gilles Deleuze, Extrait de La Peinture et la question des concepts 

lundi 5 novembre 2018

Nuée grise

Nuée grise

Amérique étrangère

« Je suis un homme de mes terres Amérique
Je les porte pesantes
pavés de glaise
grisou d'exil
Je les portes je me sépare je me cogne à ta poutre
Amérique

Je devrai me ruer contre tous les salpêtres et tous bois ternis de mon sang
Je devrai me jeter flèche sur les cris de mon passé et sur mes reniements
Et je briserai les abres tenant encore la rengaine de ce coeur
Et je lancerai la hache sur moi-même et me retrouverai
À nouveau crée pour la troisième fois de ma vie
Et je serai le soc et la main qui le plante
Et moi-même l'épaule et l'épaulement
Je rongerai le tremble de mes landes charnelles
Je mangerai l'écorce et la racine de vieux mal de terre et je déterrerai les paroles de feu
Je flotterai fleuve de liège flamme d'algue j'évoluerai dans le vertige
Je serai ciel des épaisseurs mouvantes et roc primaire sous les pierres du vent
Je serai l'os de la rouille et je naîtrai forme et substance de craie au pays de la craie

de la craie des visages sans air
de la craie des neiges oubliées
des bouches gelées
des peaux froides et du feu sous la peau
de la cendre explosée
de la craie des ruelles amorties d'odeurs fauves
de la craie des gratte-ciel
gris sur froid
bleu sur fer
de la craie des arbres plantés droit
douilles perdues qui n'ont pas percuté
de la craie d'Amérique
Amérique à peau double ma lutte
terne et mauve amérique serpent
de poivre de glace ma violence
Amérique à peau neuve mon cancer et mon double
Et ma drogue
qui creuse la main du dernier cri  »

Michel Van Schendel, Extrait De l'oeil et de l'écoute

dimanche 4 novembre 2018

Ukiyo-e


Dans ce jardin mythique, notre avalanche en arrêt ventilatoire, suspendue par des racines, me happe. Ode aux trois beautés de notre temps, le gel, le givre, le blanc.

Maintenant que tu la vois s'avachir, restes près de moi. Entre le vert mortuaire et le gris incendiaire, entre le entre de tous les antres, jusqu'à sa venue, jusqu'à sa nuit tombée. Elle s’annonce blanche, une lame brisée, des épousailles. Prépares-toi. Elle se dit froide, aussi chaude qu’une glace à la vanille. Cette parcelle de terre est l’image du monde flottant.

En 1858, Pissaro, Cézanne et Gauguin connaissaient déjà le classique de la triade bouddhiste et pourquoi plus nous ?

L'Arrière-pays

L'Arrière-pays

Mon coeur de pierre

Mon coeur de pierre

Entre nous

« Il n'y a que lorsque nous sommes fendus, ouverts et en deux, que nous avons deux yeux dans l'espace et nos oreilles pour entendre. Quelqu'un parle en nous, en nous quelqu'un chante : non pas à notre place, ni à l'intérieur, ni dedans, mais entre nous : entre les deux rochers ouverts du cerveau, entre les deux crânes et notre tête qui en descend, entre les deux parois ouvertes du crâne de la tête. Celui qui chante est comme une voix descendue dedans se placer entre nous. »

Valère Novarina, Extrait de Pendant la matière

jeudi 1 novembre 2018

Le petit tas de secrets

« Parce que, tout de même, un homme, c'est bien autre chose que le petit tas de secrets qu'on a cent fois dit. Bien autre chose, en deçà et au-delà de l'histoire qui le concerne, comme un pays sans frontières, et l'horizon ne tient la longe qu'aux yeux. 

C'est un pays rêvé quand on ne rêvait pas encore, et c'est le rêve d'un pays qui vous mène quand tout dort, quand on est soi-même endormi. Au réveil, ça vous colle à la peau. Ça vous remplit et ça vous vide tout à tour. La plénitude et le manque, systole, diastole, flux, reflux, qui font aller l'homme comme la mer, d'un bord à l'autre de lui-même. L'égarent, le renversent, le relèvent.

Parce qu'un poète, c'est toujours un pays qui marche, boiteux parfois, cassé, cagneux, tanguant, tout ce qu'on voudra, mais debout, en avant, dressé comme une forêt, même si c'est son ombre toujours sur la terre qu'on voit, ou son reflet. L'illusion est complète pour qui croit le comprendre. Lui-même n'y comprend rien. Se laisse porter "deçà, delà / pareil à la / feuille morte". Va, vit, vibre, hirsute, ivre de jouir. Fait la nique à son image ou s'y noie. Insatisfait toujours, quoi qu'il arrive, traînant dans sa langue un pays d'exil, un paradis d'échos. Et tout le reste est littérature. »

Guy Goffette, Extrait de Verlaine d'ardoise et de pluie

dimanche 28 octobre 2018

La troisième vague

La troisième vague

L’invisibilité

« À notre époque qui regorge d’images et où ce qui ne se voit pas n´existe pas, Italo Calvino, dans Le Chevalier inexistant et dans son essai Six propositions pour le prochain millénaire, aborde avec lucidité le sujet. Calvino part de l’apparition des images que le ciel envoie à Dante comme autant de signes divins : l’imagination qui nous arrache du monde extérieur et nous installe dans le plus intime de l´être. Là, la parole acquiert une capacité iconique et l’écriture accorde, à l’expression visuelle, son imaginaire, et inversement, le visuel confère à la parole, cette capacité imaginative. Dans son traité sur la peinture, Léonard de Vinci dit : « La peinture est une poésie qui se voit au lieu d’être sentie, et la poésie est une peinture qui se sent au lieu d’être vue. » L’invisibilité, en revanche, est le chantier essentiel de l’art et de la poésie. Tout ce que les autres ne voient pas, l´artiste et le poète le révèlent, ce Chevalier inexistant qui n’existe que grâce à l´armure de son don, de ses vertus, de son originalité. Derrière le poète il peut y avoir un mauvais citoyen, un névrotique insupportable, un fasciste, un traître, un ennui mortel. Mais il y aura toujours l’armure de son œuvre poétique qui le rendra désirable. »

mercredi 24 octobre 2018

Les flammes blanches

Les flammes blanches

L'ici et l'ailleurs

« Partout où le regard pouvait suivre le ras du ciel dans les pierres, un prince a fait courir la muraille, qui, de ce fait, ne retient pas ce qu'il possédait, mais le visible. Un lieu et l'évidence ont été identifiés l'un à l'autre, l'ici et l'ailleurs ne s'opposent plus, et je ne puis douter que ce fut là l'ambition première puisque, n'embrassant que des pierres, de maigres arbres, quelques maisons, un fond de torrent, ce n'est pas la profusion vide des essences que ce trait de couleur légère cerne, comme l'enclos japonais, mais la présence, le fait du sol, dans son recourbement sur soi qui produit un lieu.. »

Yves Bonnefoy, Extrait de L'arrière-pays

mardi 23 octobre 2018

Aucune tête ne dépassera du troupeau

Aucune tête ne dépassera le troupeau

Les carrefours

« J'ai souvent éprouvé un sentiment d'inquiétude, à des carrefours. Il me semble dans ces moments qu'en ce lieu ou presque: là, à deux pas sur la voie que je n'ai pas prise et dont déjà je m'éloigne, oui, c'est là que s'ouvrait un pays d'essence plus haute, où j'aurais pu aller vivre et que désormais j'ai perdu. Pourtant, rien n'indiquait ni même suggérait, à l'instant du choix, qu'il me fallût m'engager sur cette autre route. »

Yves Bonnefoy, Extrait de L'arrière-pays

Contreforme

Contreforme

lundi 22 octobre 2018

Le plancher

« Je dis à mon petit-fils “Mets le temps de ton côté”, parce que le temps, on le considère trop souvent comme un plancher qui n’a pas été balayé, alors que c’est pourtant le plancher sur lequel nous sommes, le plancher sur lequel nous pouvons nous déplacer. Et c’est un plancher sur lequel nous avons quelques fois le droit d’être silencieux, sur lequel nous pouvons nous entourer de murs pour n’écouter que ce que peut nous inspirer le bruit de l’intérieur. »

Gilles Vigneault, Extrait de https://www.ledevoir.com/lire/539624/l-inebranlable-foi-en-l-autre-de-gilles-vigneault?fbclid=IwAR0yv2f0-mP14Dvt_G2AR9Oj51NPnbQ5jwYGU9yxFF_eENPi4En-XuThM3g

Le Green

Le Green

mercredi 17 octobre 2018

Tout change

« Tout change quand on regarde à deux un paysage, ce n'est pas tant qu'on se parle, qu'on commente, mais nous ouvrons à deux un paysage contemplatif, le paysage s'instaure en tiers avec nous. »

François Jullien, Extrait De l'intime

Quand ces choses commenceront

Quand ces choses commenceront

mardi 16 octobre 2018

Singulier

« Aussi ne défendrai-je pas une identité culturelle, française ou européenne, comme si l'on pouvait définir celle-ci par différence et la fixer dans son essence. Ou comme si l'on pouvait traiter la culture en termes d'appartenance. Comme si je la possédais « ma » culture. Mais je défends des fécondités culturelles françaises, européennes, telles qu'elles sont déployées en France, en Europe, par des écarts inventifs. Je les défends parce que je leur suis redevable pour mon éducation et que j'en suis par conséquent responsable, à la fois dans leur déploiement et leur transmission. Mais je ne les posséderai pas pour autant. Car ne voit-on pas que les plus attentifs à ces ressources ou fécondités sont si souvent des Étrangers ? - ceux-ci ne sont-ils pas souvent plus soucieux des ressources de la langue française et des corrections que tant de Français dits « natifs » ? Mais il est vrai, en même temps, qu'une culture naît et se développe toujours dans une certaine aire, en un certain milieu, comme l'a vu Nietzsche. Elle advient toujours localement, dans une proximité et dans une ambiance, celle-ci formant prégnance. Au travers donc du singulier - car seul le singulier est créatif. » 

François Jullien, Extrait de Il n'y a pas d'identité culturelle

Ciel Titane

Ciel Titane

On les déploie où on ne les déploie pas

« Je ne défendrai pas une identité culturelle française, impossible à identifier, mais des ressources culturelles française (européennes) - « défendre » signifiant alors non pas tant protéger que les exploiter. Car, s'il est entendu que de telles ressources naissent dans une langue comme au sein d'une tradition, en un certain milieu et dans un paysage, elles sont aussi disponibles à tous et n'appartiennent pas. Elles ne sont pas exclusives, comme le sont des  « valeurs »; elles ne se prônent pas. Mais on les déploie où on ne les déploie pas, et de cela chacun est responsable. » 

François Jullien, Extrait de Il n'y a pas d'identité culturelle

Les Feuilles Mortes

jeudi 11 octobre 2018

Trop exigeant et affamé

« Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t'exècre ; tu as une dimension de trop. Celui qui désire vivre aujourd'hui en se sentant pleinement heureux n'a pas le droit d'être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l'âme et non de l'argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n'est pas chez lui dans ce monde ravissant ... »

Hermann Hesse, Extrait de Le loup des steppes

Rêver la mer

Rêver la mer

mercredi 10 octobre 2018

Banksy démasqué ?

« Voilà une de ces affaires dont les médias en raffolent, au point d’éclipser la Nuit Blanche : l’auto-destruction d’un tableau de Banksy, l’issue de sa vente chez Sotheby’s à Londres. « La petite fille avec un ballon rouge » (une reproduction d’un graff en peinture acrylique et aérosol) a glissé à l’intérieur de son cadre, découpée en lambeaux par une déchiqueteuse cachée dans la moulure inférieure. Stupeur et tremblement du public, coup de maître ou coup de pub ?

Banksy, graffeur et peintre de Bristol, garde son identité jalousement secrète, il doit cependant, d’après les observateurs, disposer d’une équipe capable d’œuvrer aux 4 coins des rues du globe, grâce à ses pochoirs. Mais on découvre que sa troupe doit s’élargir à Sotheby’s. Comment imaginer qu’une des plus grandes salles des ventes n’ait pas examiné une œuvre appelée à une enchère record (1,042 million de livres, soit près de 1,2 million d’euros ! )? Sotheby’s, qui a déclaré « s’être fait banksée », ne s’est donc pas aperçu qu’il y avait une fente au bas d’un cadre, dont le poids était inégalement réparti, suite au mécanisme caché à l’intérieur ? Soit Sotheby’s est incompétente, soit elle est complice.

Banksy a revendiqué le truquage de l’œuvre, il y a des années : ah, s’il pouvait nous donner la marque de ses piles super endurantes ! Un complice (Bansky n’a peut-être pas pris le risque d’être présent) a pu déclencher le piège par télécommande, et d’autres filmer, mais si on pose que Sotheby’s est de mèche, il y a fort à parier que l’acheteur est aussi un comparse ! Sinon Sotheby’s aurait trompé un client. On voit l’avantage du montage : l’acheteur fait monter les prix de manière vertigineuse jusqu’à une cote record pour l’artiste, mais l’opération sera blanche car l’acquéreur peut refuser, in fine, une œuvre détériorée… Sotheby’s et Banksy s’offrent un coup de com planétaire sans grands risques.

Bansky, très présent sur le net, a justifié son acte par cette citation “The urge to destroy is also a creative urge” autrement dit, il invoque un truisme de l’AC : la destruction est aussi une forme de création. La phrase est attribuée à Picasso, mais elle viendrait de l’anarchiste Bakounine. Les oeuvres de Banksy sont souvent vandalisées, ce qui provoque l’apitoiement des bonnes âmes, or voilà la victime qui s’auto-vandalise ! En réalité, l’œuvre a changé de statut, de peinture, elle est devenue « performance », par le biais d’une « installation » cachée en ces flancs, le tout filmé en « vidéo », bref, elle cumule les principaux genres chéris de l’AC. On ne s’étonnera donc pas qu’il se dise que le prix de l’œuvre a, au moins, déjà doublé ! Ne serait-il pas naïf de croire que Banksy est victime d’un système qui réussit à recycler et intégrer ce qui est présenté comme « une critique radicale du système » ?

Les thuriféraires crient au génie d’un Banksy « piégeant une grande maison de vente » avec « une œuvre révélatrice d’un monde auto-destructeur… » ; «la plupart de ses performances sont une satire du marché de l’art, dont il dénonce la marchandisation.», Alors, Banksy pratique ce qu’il dénonce, comme n’importe quel artiste d’AC. Le rebelle du système passe à la caisse. A vous de choisir, entre un artiste, Robin des rues, « virtuose d’art urbain ironique et engagé » ou un Banksy rebelle en peau de lapin, profiteur des grandes questions du temps : sa petite fille à la mine chagrin, peinte « courageusement », en 2018, à la porte du Bataclan, n’est-elle pas, à la lumière des récents événements, à rapprocher de l’indécent bouquet de Koons ?

Mais déjà, Christie’s, la concurrente de Sotheby’s, annonce un nouveau “coup”… à suivre. »

vendredi 5 octobre 2018

En création


Entrée de la vie: l'autre écriture

« Vint la vie: une humidité sophistiquée, promise à un destin inextricable; et chargée de secrète vertus, capable de défis, de fécondité. Je ne sais quelle glu précaire, quelle moisissure de surface, où déjà s'enfièvre un ferment. Turbulente, spasmodique, une sève, un présage et attente d'une nouvelle manière d'être, qui rompt avec la perpétuité minérale, qui ose l'échanger contre le privilège ambigu de frémir, de pourrir, de pulluer. »

Roger Caillois, Extrait de Pierres

jeudi 27 septembre 2018

Le déluge

Et si c’était vraiment le déluge, cela
qui, vague après vague, jour après jour,
chasse jusqu’au fond les vieux papiers
les vieux amours, les visages, les lumières
les maisons sur leur toit, baleines échouées
si c’était vraiment lui, ce long frisson
comme un corridor qui nous traverse
quand la trompe du marchand de poisson
retentit dans l’air humide,
resterions-nous ainsi comme une barque vide
dans l’ombre sans bouger
attendant que le passeur endormi
ressoude les deux rives ?

Guy Goffette, Extrait de Éloge pour une cuisine de province

Sometimes I Feel Like A Motherless Child

dimanche 23 septembre 2018

Anthropoglyphes

« J'écris d'oreille. J'émets des figures écrites ou peintes, qui naissent pas poussées, germinations successives; j'ai toujours eu l'impression que nous avions été mis sur terre, non pour être des hommes, mais pour émettre sans cesse des anthropoglyphes. Des signaux d'hommes. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

mercredi 19 septembre 2018

La danse des vieux amants

La danse des vieux amants

Une place sous atmosphère

Américaine de l'est, de l'ouest jusqu'aux îles du Commandeur, Slave. Le volcan est une femme. Semisopochnoi est sous atmosphère, coeur de pierres, ponces de verre. Dis-moi quand quitterons-nous tout cela ? Ce ici bat ? Biotite, hornblende ou pyroxène. Peu m'importe. Maintenant toutes les teintes pulsent dans la ceinture de feu. Chaque jour, chaque matin. Cerberus perdera-t-il sa tête verte, brune ou noire ? Choisis ta couleur.

vendredi 14 septembre 2018

Aynur & Morgenland Chamber Orchestra

Ne plus être divisé

« Lorsque j'ai commencé à tenir mon journal, j'avais le besoin de me connaître, soit de m'inspecter, d'explorer ma mémoire et mon inconscient. (...)

Le besoin de me connaître et de naître à moi-même était prépondérant. La question de savoir si ce travail de forage allait mettre en péril la possibilité d'écrire, ne s'est jamais posée. Si elle s'était posée, j'aurais passé outre. Ce qui m'importait, c'était de ne plus souffrir, de n'être plus divisé. C'était de pouvoir m'accepter, adhérer à la vie.

Nous n'avons pas à rejeter notre enfance, notre passé. L'une et l'autre sont constitutifs de notre identité. Ce qu'il faut, c'est les tenir à distance. N'en être plus encombré. »

Charles Juliet, Extrait de Gratitude « Journal IX, 2004-2008 »

samedi 8 septembre 2018

Les plus belles mélodies

« Les plus belles mélodies semblent, dès la première écoute, être des réminiscences. C'est ainsi qu'apparait l'amour. La première fois n'est jamais la première: on ne voit pas l'être aimé, on le revoit. On ne rencontre pas quelqu'un de nouveau, on retrouve quelqu'un de perdu. On ne découvre pas un étranger, on se rejoint en lui. »

Michel Schneider, Extrait de Voix du désir: Eros ou Opéra

vendredi 7 septembre 2018

Mes joies quotidiennes

Mes joies quotidiennes

Les échos d'un monde

« C'est étrange, se sentir de plus en plus en porte-à-faux avec les échos qu'on reçoit du monde, tous ces commentaires qui font peu de cas des vies simples, ordinaires et courageuses, qui mettent en scène une actualité dénuée d'amour et de gestes avec tant de verve qu'on dirait qu'il n'y a plus que l'appel à la révolution qui vaille, alors que moi, je vois tous les jours des gens se battre pour vivre, qui trouvent sens et dignité à cultiver la beauté, le souffle, une certaine joie, qui ouvrent des chemins inédits, qui écrivent, peignent, photographient, cuisinent, oeuvrent, prennent soin, font de leur mieux et davantage, soulagent ce monde d'un poids qui, autrement, le ferait sombrer. »

Jean-Marc Lefèbvre

Carte mémoire

Carte mémoire

Ne pas entendre

« Ne pas entendre la sonorité épouvantable, le grondement apocalyptique des actes de terreur, c'est ne reconnaître de victimes que sur le seul versant de ceux que sacrifient les bourreaux. Le ravage est partout car les tueurs sont suicidaires. Il y a dans le nihilisme des terrorisants la rage de l'impuissance, le sombre éclat de la défaite. Le fantasme de surpuissance en est le revers, tant du côté des violences sécuritaires. Chacun pense que seule la force peut tout. Tout ainsi réduits aux rapports de force, où que nous nous tournions, c'est le libre jeu toujours conflictuel de la liberté elle-même qui est devenu à proprement parler inimaginable. »

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

jeudi 6 septembre 2018

Hélas ! Hélas !

« Hélas ! Hélas ! »

Une forte intuition

Les images qui remontent des profondeurs que je récupère, me tiennent loin de la zone hadale. Il y a un voir pour la création et des visions pour les prédictions, deux espaces distincts. C'est un ressac qui berce, un mouvement intime. Choisir un angle, c'est miser sur une tonalité.

Bien souvent, dans les ruelles de l'île bétonnée, à l'extérieur, au dehors, il se passe des choses curieuses; une lumière se place, des endroits se laissent deviner, d'autres se cachent. Dans ce monde de voiles, la vie se révèle partout, si on regarde de façon fixe ses mouvements. Marcher sur le seuil, c'est être à la fois absent au monde et à l'orée de ses battements.

Mon coeur n'est pas las de l'entendre

Mon coeur n'est pas las de l'entendre

mercredi 5 septembre 2018

Tout tient en un mot

« Quelle est donc, camarades, la nature de notre existence? Regardons les choses en face: Nous avons une vie de labeur, une vie de misère, une vie trop brève. Une fois au monde, il nous est tout juste donné de quoi survivre, et ceux d’entre nous qui ont la force voulue sont astreints au travail jusqu’à ce qu’ils rendent l’âme. Et quand le malheur l’accable, ou la servitude, pas un animal qui soit libre. Telle est la simple vérité. Et doit-il en être tout uniment ainsi par un décret de la nature? Non, camarades, mille fois non! Mais puisque telle est la triste réalité, pourquoi en sommes-nous toujours à végéter dans un état pitoyable? Parce que tout le produit de notre travail, ou presque, est volé par les humains.

Camarades, là se trouve la réponse à nos problèmes. Tout tient en un mot : l’Homme.  »

George Orwell, Extrait de La ferme des animaux

La ferme des animaux

La ferme des animaux

La grande forge

C’était toujours l'exploitation des forges
Avec des tenailles à faire l'amour
Des bras essoufflés d'orgasme
Et la chair de la compréhension

C’était toujours le réveil du délire
Et des brasiers en gerbes sanglantes
De grands brasiers inventés

C’était une vie à défendre
Contre la racine du gel
Contre la plaie des sacrifices

Un long message cellulaire...

… Puis d’autres venaient
Qui nous accusaient de vivre

Guy Allix, Extrait de L'éveil des forges

Le trou de la fée

Le trou de la fée

mardi 4 septembre 2018

Paternel

« Un gouvernement qui serait institué sur le principe du bon vouloir à l'égard du peuple, comme celui d'un père avec ses enfants, c'est-à-dire un gouvernement paternel dans lequel les sujets sont contraints, comme des enfants mineurs qui ne peuvent distinguer ce qui est pour eux utile ou pernicieux, de se comporter de façon simplement passive, pour attendre uniquement du jugement du chef de l'État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté que celui-ci aussi le veuille; un tel gouvernement constitue le plus grand despotisme concevable. »

Emmanuel Kant, Extrait de Théorie et Pratique

Toutes les plages ne se ressemblent pas

Toutes les plages ne se ressemblent pas

vendredi 31 août 2018

M7,1

La couleur est un déterminant, la matière une structure. Suivons les lignes de faille. L'eau n'est jamais calme dans les profondeurs et l'abysse strié de courants contraires. Assumons les contraintes tectoniques, les déformations cisaillantes, les diaclases. Écoutons le murmure des poissons. M7,1 en Nouvelle-Calédonie. Ils disent que les failles actives sont responsables de la majorité des tremblements de terre mais, ils ne parlent jamais de nous.

mercredi 29 août 2018

La chute d'Ur

La chute d'Ur

Par la contrainte

« Mon trésor le plus lourd est ma force de travail. Cette inversion du travail forcé est un échange salvateur. J'ai en moi un forcené de la grâce qui est un parent de l'ange de la faim. Il sait le moyen de dresser tous les autres trésors. Il me monte au cerveau, me pousse à être envoûté par la contrainte, car j'ai peur d'être libre. »

Herta Müller, Extrait de La bascule du souffle

Ondulations de mer

Ondulations de mer

mardi 28 août 2018

Dimension politique

« Au bout du compte, dans chaque famille, même les relations muettes et machinales les plus personnelles ont une dimension politique, puisqu’elles sont une réaction au système politique environnant. Le politique a provoqué bien des maux, sur le plan moral, il a eu des retombées funestes sur toutes les choses, sur tous les êtres. Chaque histoire familiale est aussi, accessoirement, la décalcomanie privée de l’histoire contemporaine.

Certainement, le politique est toujours là, mais on décide soi-même ce qu’on fait ou non : c’est ce qu’on appelle la responsabilité personnelle. Même après coup, ce qu’on va retenir des expériences vécues relève de notre décision. Je crois que les parents, l’origine, le bonheur ou le malheur de l’enfance ne peuvent pas servir de prétexte. On est à coup sûr un résultat, mais son propre résultat. Personne ne peut vous forcer à devenir ce que votre éducation a fait de vous, ni à le rester. L’enfance a une date de péremption assez rapide. Ensuite, on est livré à soi-même, et durant toute sa vie, on doit s’éduquer tout seul, que ça nous plaise ou non. Je ne sais pas comment on s’y prend : pour soi-même, on est d’une telle opacité… Ces choses, on les connaît du dehors, mais leur effet reste une énigme. On ne sait pas comment le vécu fonctionne en nous. »

Herta Müller, Extrait de Tous les chats sautent à leur façon

Lumière et profondeur

Light and depth

vendredi 24 août 2018

Le paysage de l'enfance

« Le paysage de l'enfance, marque à jamais notre vision des paysages. Le paysage de l'enfance nous socialise sans avertissement préalable. Il s'insinue en nous. »

Herta Müller, Extrait de Tous les chats sautent à leur façon

mercredi 22 août 2018

MétéoMédia

Tu es loin. Cyprès. Sempervirent tout le temps. 1, 2, 3... Nos coeurs prolétaires jetons-les aux ordures, le lundi. 4, 5, 6... La terre a bougé en Oregon. Sur ce qui tremble, silence. 7, 8... Gardons les mots de secousse pour les orties, mardi. Mercredi ? 9 ! Le vent, la pluie, les ouragans. Jeudi, on virera ce qui restera de misère sur le cadran. Tsunami vendredi. 10 !!! Samedi, tombés les étoiles. En fin. Jour de repos.

Galarneau

Galarneau

Apprendre

« Apprendre à apprendre exige de pouvoir convertir toute certitude en question, et de n'attendre de réponse qu'en prêtant attention à ce qui se tient devant nous, dans le monde, et non pas en couchant sur la table des matières d'un livre. Le chemin de la découverte consiste à aller au-devant des choses en se laissant porter par un sentiment, et non pas à regarder par dessus elles ; il consiste en une forme d'anticipation plutôt que de rétrospection. »

Tim Ingold, Extrait de Faire - Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture

Delphinium

Delphinium

Lanternes chinoises

Quand mon esprit se met à causer par additions de couleurs grâce à la peinture ; rouge, rouge, bleu, blanc, blanc, ocre, noir, noir ; mes pensées deviennent de petites lanternes chinoises. Un minimal langage de taches de couleurs qui s'envoient des codes morses.

Hémérocalle

Hémérocalle

Eau métronomique

Ce vent a des mains. Une odeur. Un repère. Il se cache, réapparaît, amène la pluie avec lui. Ce qui s'effondre sur le sol avant l'apparition de l'aube ; cette eau métronomique porte l'effluve des sous-bois de mon enfance, odeurs de rivière et de terre.

jeudi 9 août 2018

Allium

Allium

Entre les choses

« Il existe une relation forte entre les choses proches, une relation faible entre les choses distantes et entre les choses très éloignées, il n'y a plus aucune relation, et là, on touche au divin. »

László Krasznahorkai, Extrait de Guerre & Guerre

mardi 7 août 2018

Le chasseur de la Kamo

« Autour de lui tout est en mouvement, le message d'Héraclite a semble-t-il réussi, une seule et unique fois et malgré d'effroyables obstacles, à traverser l'univers et, à la faveur de quelque profond courant, arriver jusqu'ici, puisque l'eau bouge, coule ruisselle, afflue, se déverse, la brise soyeuse s'ébranle, les montagnes oscillent sous la chaleur, la chaleur elle-même se meut, frémit, vibre dans le paysage, tout, ici, bouge, comme les îlots de hautes herbes touffues, qui tremblent, une à une, au creux de la rivière, comme chaque vaguelette, qui plonge, en se brisant au-dessus des eaux peu profondes, comme chaque élément, fugace, insaisissable, de cette vaguelette impétueuse, et chaque éclat de lumière à la surface de cet élément fugace, une surface insaisissable, émergeant pour disparaître aussitôt avec ses gouttelettes de lumière qui étincellent avant de se désagréger, et les nuages, qui défilent en tourbillonnant, et le soleil, terriblement concentré mais dont les contours restent flous, le soleil éblouissant, radieux, follement brillant, s'étendant sur toute la création momentanée, et les poissons, les grenouilles, les insectes, les petites reptiles, dans la rivière, et les voitures, et les autobus, le 3, le 32, le 38, avançant impitoyablement, pare-chocs contre pare-chocs, sur l'asphalte fumant des deux routes qui bordent les rives, et les bicyclettes filant à toute allure sur les berges le long des parapets, et les hommes et les femmes marchant sur les sentiers, ici construits, là tracés dans la poussière, et les pierres de barrage disposées de façon asymétrique, noyées sous la masse d'eau glissant sur elles, chacun ici joue ou vit son histoire, agit : avance, marche, plonge, émerge, disparaît, se dresse, court, coule, file quelque part, lui seul, l'Oshirosagi, ne bouge pas, lui, cet immense oiseau blanc, ce chasseur à découvert, totalement vulnérable face à toute attaque : il se penche en avant, étire son cou en forme de S et ainsi aligne sur le même axe sa tête et son long et robuste bec, il contracte le tout et le pointe vers le bas tout en plaquant ses ailes contre son corps, ses frêles pattes prennent appui sur un point précis sous l'eau, il braque ses yeux sur la surface du fil de l'eau, sur la surface, certes, mais naturellement il voit, à travers le prisme de la lumière, ce qui se trouve sous cette surface, il voit avec une netteté cristalline tout ce qui s'y déplace, aussi rapide soit-il, dès qu'un poisson, une grenouille, un insecte ou un petit reptile surgit au gré de cette eau ruisselante dont le cours se brise par endroit pour se remettre à bouillonner aussitôt, d'un coup de bec rapide et infiniment précis il harponne et soulève quelque chose, tout se passe si vite qu'il est difficile de le voir, on ne peut que savoir qu'il s'agit d'un amago, d'un ayu, d'un huna, d'un kamotsuka, d'un mugitsuku, d'un anagi ou d'un autre poisson et c'est pour cela qu'il s'est posté au milieu de la rivière Kamo, là où les eaux sont si peu profondes, c'est pour cela qu'il se tient là, durant un temps qui ne s'écoule pas, ne se mesure pas en durée, mais est cependant indubitablement réel, un temps qui ne va ni en avant ni en arrière, mais tourbillonne vers le nulle, comme si cet temps avait été propulsé dans une toile au maillage incroyablement complexe, et il doit établir et maintenir son immobilité en résistant à des forces qui ne peuvent être saisies que dans leur simultanéité, et c'est précisément cela, cette capture de simultanéité, qui est irréalisable, c'est pourquoi elle reste indicible, les mots cherchant à la décrire, séparément ou dans leur ensemble, abandonnent la partie, mais l'oiseau doit pourtant, subitement, l'espace d'un instant, prendre appui sur le sol et ainsi bloquer toute forme de mouvement, et il doit, seul, au milieu de la folie des événements, seul, au beau milieu de ce monde agité, fourmillant, rester dans cette instant propulsé hors du temps, pour qu'ensuite cet instant se referme sur lui, et qu'il fige alors son corps blanc immaculé au beau milieu de ce mouvement trépidant, qu'il déploie son immobilité contre les forces monstrueuses qui l'assaillent de toutes part à la folie générale de cette agitation frénétique, qu'il bougera lui aussi, avec les autres, qu'il frappera à la vitesse de l'éclair, mais actuellement, il est encore dans l'instant qui se referme sur lui, au tout début de la chasse. »

László Krasznahorkai, Extrait de Seiobo est descendue sur terre

samedi 28 juillet 2018

Observation

Li Ch'eng-sou
(dynastie Yuan)

Ceux qui se spécialisent dans les fleurs et les oiseaux doivent les observer attentivement et au besoin se renseigner auprès de ceux qui s'en occupent. Qu'il s'agisse d'un insecte qui crie ou d'un insecte qui combat, d'un oiseau familier ou d'un oiseau rapace, il convient qu'ils s'interrogent longuement les éleveurs pour connaître sans erreur les traits caractéristiques de chaque espèce. Il en va de même pour ce qui concerne les autres animaux: buffles, tigres, chiens, chevaux, etc. Sinon, on aura beau soigner le style, on s'éloignera toujours davantage du vrai. Le grand Han Kan l'a bien dit: « Mes maîtres, ce sont les chevaux de l'écurie impériale. » Quant aux fleurs et au bambous, le peintre a tout intérêt à se rendre dans un jardin cultivé par un vieil horticulteur et à y demeurer matin et soir. Il finira par connaître dans les détails comment les fleurs et bambous poussent et donnent des bourgeons, comment ils s'épanouissent et se fanent. 

François Cheng, Extrait de Souffle-Esprit

jeudi 19 juillet 2018

De ma main dans la matière

De ma main dans la matière; qui se retire, s'agite, s'ajoute, se déverse, frape ou tranche; il en résulte implacablement des traces géologiques et électriques. C'est pour ces observations grandioses que je recommence inlassablement à recouvrir le lin. C'est dans la répétition du geste que le monde de la matière s'ouvre et non dans sa représentation. Quand je ne voudrais plus saisir le mouvement de l'onde dans l'espace et ses effets, je ne peindrai plus. 

Strange Fruit

Plus vite

« Tous les enseignements se trouvent soumis à des règles d'évaluation, de performance et de rapports comptables qui ont déprécié tout rapport de temps. Il faut aller vite, de plus en plus vite, qu'il s'agisse d'enseigner, de soigner, d'informer. La loi du capitalisme énoncée par Franklin, selon laquelle « le temps c'est de l'argent », n'a jamais été appliquée aussi implacablement. »

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

mercredi 18 juillet 2018

La flamboyante

La flamboyante

Ambae

Malgré les tentatives d'effacement du Ambae, le soleil continue de briller. L'île aux lépreux a éjecté ses cendres à 33 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, de quoi nous faire un bel hiver. On rêve dans les chaumières tranquilles; on rêve de mers BBQ, de canicules alcoolisées, de yachts irisés. Et plus la terre se secoue, aveuglés dans une transe commune, on rêve d'un soleil brillant éternellement.

mardi 17 juillet 2018

mercredi 11 juillet 2018

Seth Brundle

Seth Brundle

Deux idiomes

« Du moins ( - l'acquisition du langage - ) apporte-t-elle à ceux qui la mènent à bien une assurance majeure : celle de la stabilité physique et morale du réel, celle aussi, plus précieuse encore, de la véracité des signes qui, presque magiquement, sont voués à en rendre compte. Encore faut-il que le langage où l'enfant s'aventure constitue à ses yeux une manière de totalité bienveillante, un lieu unique, irrécusable, que le doute n'habite pas ni le péril des équivoques. A chaque chose, l'exacte repartie des mots ; à chaque mot, une place dans l'immense vocabulaire du monde. Un tel bonheur ne m'est point échu. Dès les premiers moments de mon expérience balbutiante, il m'a fallu chercher un chemin à travers deux idiomes qui s'affrontaient dans mon esprit, m'imposant leurs directives divergentes, leurs codes et leurs déchiffrements singuliers. »

Claude Esteban, Extrait de Le Partage des mots

L'amoureux des bancs publics

L'amoureux des bancs publics

C'est peut-être un autre monde

« Il pleut très doucement dans un poème
et la ville est couchée là tout près comme un bon chien,
des choses passent et puis d'autres reviennent
il pleut si doucement que c'est peut-être un autre monde
pareil à celui-ci mais sans hâte et sans orgueil
et c'est dans le dedans de soi comme des gouttes
de silence. »

Claude Esteban, Extrait de Quelqu'un commence à parler dans une chambre

mercredi 4 juillet 2018

Se tromper

« On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d'arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d'espoirs, d'arrogance, ; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage ; on arrive devant autrui sans le menacer on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d'écraser la pelouse sous ses chenilles ; on arrive l'esprit ouvert, pour l'aborder d'égal à égal, d'homme à homme, comme on le disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on avait pas plus de cervelle qu'un tank. On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; on se trompe quand on est avec eux ; et puis quand on rentre chez soi, et qu'on raconte la rencontre à quelqu'un, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n'y voit que du feu, ce n'est illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s'y prendre sans cette affaire si importante – les autres – qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d'autrui et ses mobiles cachés ? Est-ce qu'il faut pour autant que chacun s'en aille de son côté, s'enferme dans sa tour d'ivoire, isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir des mots pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance ?

Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie.

L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau.

C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe.

Peut -être que le mieux serait de renoncer à avoir tord ou raison sur autrui, et continuer que pour la balade. Mais si vous y arrivez vous... alors vous avez de la chance. »

Philip Roth, Extrait de Pastorale américaine

Salutation au soleil

Salutation au soleil

La langage

« Le voyage, c'est-à-dire le langage, n'a de sens, dans le système de Bérénice, que parce qu'il fait du désir la réinvention de la vie. « S'il faut, pour garder mes paupières ouvertes, j'arracherai mes paupières. Je choisirai le sol de chacun de mes pas. À partir du peu d'orgueil que j'ai, je me réinventerai. » (p. 32). Cette façon belliqueuse de provoquer l'invention et de se proclamer le seul créateur de la vie nouvelle n'a elle-même de sens que par la négation pure et simple de ceux que Ducharme appelle les autres. Il faut libérer cette peur première. « Il faut trouver les choses et les personnes différentes de ce qu'elles sont pour ne pas être avalé. Pour ne pas souffrir, il ne faut voir dans ce qu'on regarde que ce qui pourrait nous en affranchir. » (p. 24). Il faut donc prendre tout, posséder par la destruction, connaître à coups de hache, casser le langage, casser ses significations. La deuxième équivalence exprime ainsi le désir de départ dans la possession de l'univers. »

Michel Van Schendel, Extrait de Ducharme l'inquiétant

samedi 30 juin 2018

Un tableau

Un tableau, c'est une pensée sous scellés. Cest cette mine de riens que le moindre regard anime, inquiète, fait rougir, ou gêne. Le peintre encadre son secret, pour mieux l'aérer, il y a quelque chose de provoquant, de tranquillement agressif, de follement solitaire, irréductible, dans un tableau. Et la nuit, il en est qu'on entend craquer, comme si leurs membres se désankylosaient. Mais dès que l'homme reprend sa place de spectateur à roulettes, c'est motus, bouche cousue, on se serre les coudes, on ne dira rien, on s'aime ainsi, et pas autrement, vous avez beau me regarder, me scruter, me déshabiller, vous êtes loin du comte ‒ du conte? C'est que je ne vous cache rien, sinon ma respiration essentielle, mon coeur, je vous sais cruels, et que vous n'êtes pas habitués, vous autres hommes, à cette liberté, à cette pudeur spéciale, à ce manque de cabotinage. Un grand tableau, comme un grand drame ‒ Hamlet ‒ c'est une complicité absolue dans l'organisation d'un rêve refermé sur lui-même, mais très aveuglement pénétrable. S'y perdre innocemment, s'y risquer en silence.

Georges Perros, Extrait de Dessiner ce qu'on a envie d'écrire

Rose rouge

MyGauthier_Peinture0008

Prendre les pensées entre les mains

« Il faut aller dans la matière, se noyer et la comprendre par en dedans. Les vraies pensées naissent en touchant. Il y a du spirituel dans les mains. Enfouie dans la matière, la pensée vient nous délivrer. L'esprit n'est pas le contraire du corps mais quelque chose qui sort de lui, volatil: il y a un lien invisible, un passage non vu entre les choses. J'aime prendre les pensées entre les mains. Je suis un écrivain pratiquant. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

Matière

MyGauthier_Peinture0007

Printemps

« Ce que je recherche depuis toujours, c'est un état surgissant de la langue. Printemps se dit ici en patois « saillifeu » : ça saille, saute, sors dehors : « feu » vient de foris... Le printemps dans les Alpes n'est pas un temps de renouveau aimable, de fraîcheur, c'est un temps de violence, pulsif ; il sort de la neige comme le printemps russe : c'est une percée, un débordement soudain, une invasion... Je cherche la force germinative de la langue, son pouvoir de passer la mort. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

vendredi 22 juin 2018

Des cailloux

« Je n'utilise pas les mots; je n'en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l'ordre du toucher: quelque chose parle, là, derrière l'oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d'un minerai qu'il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d'un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui: quelque chose doit appraître de dedans — de l'intérieur du mot et pas du tout de l'intérieur de l'écrivain. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

mercredi 20 juin 2018

La mangeuse de terre

Kaʻula o Keahi! Rougeoiement du feu, la mangeuse de terre avance mais, qui s'en soucie ? La toile est une fissure qui s'ouvre le temps de l'« œuvrement », après, si l'on tarde trop, s'ensuit le règne hermétique du basalte.

Pelehonuamea