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samedi 21 avril 2018

La libération de la couleur

La libération de la couleur

Les rêveries de la volonté

" À côté de ces rêveries qui pensent, à côté de ces images qui se donnent comme des pensées, il y a aussi des rêveries qui veulent, des rêveries d'ailleurs très réconfortantes, très confortantes, puisqu'elles se préparent un vouloir." 

Gaston Bachelard, Extrait de La terre et les rêveries de la volonté

dimanche 15 avril 2018

Ogre odieux

Toi qui habites les chairs meurtries
toi qui consumes les plus beaux avenirs
toi qui ancres la haine au coeur des printemps neufs

toi qui salis
toi qui baves
toi qui englues
toi qui ruines
toi qui prostitues

dis-nous
quand donc seras-tu rassasié?

quand aurons-nous la nuit douce?
ogre odieux!

Roland Giguère, Extrait de L'âge de la parole

mercredi 11 avril 2018

Île des Monts Déserts

Île des Monts Déserts

Valeur du neutre

"On ne peut donc trouver d'autre ancrage à la réalité que dans cette valeur du "neutre" : de ce qui ne penche pas plus dans un sens que dans un autre, de ce qui ne se caractérise pas plus d'une façon que d'une autre, mais garde complète en soi sa capacité d'essor."

François Jullien, Extrait de Éloge de la fadeur

lundi 9 avril 2018

Le flamboiement de la fadeur

Le flamboiement de la fadeur

"Variations"

"QUAND J’EXÉCUTE mes dessins "Variations" le chemin que fait mon crayon sur la feuille de papier a, en partie, quelque chose d'analogue au geste d’un homme qui chercherait, à tâtons, son chemin dans l'obscurité. Je veux dire que ma route n'a rien de prévu: je suis conduit, je ne conduis pas. {...} Comme l’araignée lance (ou accroche?) son fil à l'aspérité, qui lui paraît le plus propice et de là à une autre qu'elle aperçoit ensuite, et de point en point établit sa toile."

Henri Matisse, Extrait de Écrits et propos sur l'art

mercredi 4 avril 2018

Grayish violet

Grayish violet

Les arbres?

Propos sur le dessin d'un arbre rapportés par Louis Aragon.

" Je vous ai montré, n'est-ce pas, ces dessins que je fais, ces temps-ci, pour apprendre à représenter un arbre. Les arbres ? Comme si je n'avais jamais vu, dessiné d'arbre. J'en vois un de ma fenêtre. Il faut que patiemment je comprenne comment se fait la masse de l'arbre, puis l'arbre lui-même, le tronc, les branches , les feuilles. D'abord les branches qui se disposent symétiquement, sur un seul plan. Puis comment les branches tournent, passent devant le tronc... Ne vous y trompez pas : je ne veux pas dire que, voyant l'arbre de ma fenêtre, je travaille pour le copier. L'arbre, c'est aussi tout un ensemble d'effets qu'il fait sur moi. Il n'est pas question de dessiner un arbre que je vois.J'ai devant moi un objet qui exerce sur mon esprit une action, pas seulement comme arbre, mais aussi par rapport à toute sorte d'autres sentiments... Je ne me débarasserais pas de mon émotion en copiant l'arbre avec exactitude, ou en dessinant les feuilles une à une dans le langage courant... mais après m'être identifié en lui. Il me faut créer un objet qui ressemble à l'arbre. Le signe de l'arbre. Et pas le signe de l'arbre tel qu'il a existé chez d'autres artistes... par exemple chez ces peintres qui avaient appris à faire le feuillage en dessinant 33, 33, 33, comme vous fait compter le médecin qui ausculte ... Ce n'est que le déchet de l'expression des autres... Les autres ont inventé leur signe... Le reprendre, c'est reprendre une chose morte : le point d'arrivée de leur émotion à eux, et le déchet de l'expression des autres ne peut être en rapport avec mon sentiment original. Tenez : Claude Lorrain, Poussin, ont des façons à eux de dessiner les feuilles d'un arbre, ils ont eux, inventé leur façon d'exprimer les feuilles. Si habilement qu'on dit qu'ils ont dessiné leurs arbres feuille à feuille. Simple manière de parler : en réalité, ils ont peut-être représenté cinquante feuilles pour deux mille. Mais la façon de placer le signe feuille multiplie les feuilles dans l'esprit du spectateur, qui en voit deux mille... Ils avaient leur langage personnel. C'est depuis un langage appris, il me faut trouver des signes en rapport avec la qualité de mon invention. Ce sont des signes plastiques nouveaux qui rentreront à leur tour dans le langage commun, si ce que je dis par leur moyen a une importance par rapport à autrui. L'importance d'un artiste se mesure à la qualité de nouveaux signes qu'il aura introduits dans le langage plastique. "

Henri Matisse, Extrait de Écrits et propos sur l'art

lundi 2 avril 2018

Réminiscence

Réminiscence

Marquer d'une pierre blanche

Marquer d'une pierre blanche

Ce bleu

" Partons de ce bleu, si vous voulez bien. Partons de ce bleu dans le matin fraîchi d’avril. Il avait la douceur du velours et l’éclat d’une larme. J’aimerais vous écrire une lettre où il n’y aurait que ce bleu. Elle serait semblable à ce papier plié en quatre qui enveloppe les diamants dans le quartier des joailliers à Anvers, ou Rotterdam, un papier blanc comme une chemise de mariage, avec à l’intérieur des graines de sel angéliques, une fortune de Petit Poucet, des diamants comme des larmes de nouveau-né.

Carnet bleu envoyé à "La plus que vive" :
L'âme. Un linge frais de soleil, amoureusement plié "

Christian Bobin, Extrait de L'homme-joie

Coulée de bleu phthalo modéré

Coulée de bleu phthalo modéré

La rose de Chocorua

La rose de Chocorua

La rose de Chocorua II

La rose de Chocorua II

Entre deux

" La vie est plus grande que nos vies. La vie n'est pas dans tel corps, telle figure ou telle chose. Elle n'est pas ici ou là. Elle est entre ce visage et cet autre visage, entre cette chose et cette autre chose, entre ici et là. Entre deux, toujours. Mobile, fluide imprenable. "

Christian Bobin, Extrait de La merveille et l'obscur

Agiocochook

Agiocochook

mardi 20 mars 2018

De nos besoins intellectuels

" Texte original et intégral d'une conférence faite — mal faite — le 18 décembre 1919 à la salle Saint-Sulpice, à Montréal, sous ce titre mystérieux, mais non trompeur, mais, en sommes, loyal, et aussi honnête qu'un autre, — titre élu de préférence à un autre parce qu'en la conjoncture le conférencier — le futur conférencier — qui n'en est pas un, qui n'a nullement, comme des naïfs le croient (mais sont-ils naïfs et le croient-ils?), la science de l'artifice verbal, de l'arrangement verbal, et qui a beaucoup de mal — un mal du diable — même à Saint-Sulpice, un mal du diable — à mettre congrument quelques idées bout à bout, — ne savait pas encore ce qu'il dirait, et qu'il fallait bien, en attendant — en attendant la conférence, — annoncer quelque chose — : De 9 à 5. 

Texte intégral (et original) d'une conférence incomplète — infinie, non finie, — en ce que l'auteur, faute d'avoir dit tout ce qu'il fallait dire, y contriste — et, assurément, y irrite aussi — car tout le monde a son amour-propre — et l'amour propre sied à ceux qui travaillent de bonne foi — tout en se trompant quelquefois — à sauver une race, — des gens qu'il aime — des gens qu'il n'a jamais cessé d'aimer, tout en les tenant pour étroits en certaines matières, bornés par certains côtés, aveugles, très aveugles, en certaines matières et par certains côtés, — des gens patriotes, aimant leur patelin, chérissant leur patelin (natal) au point de le croire un petit Paris; — et qu'il (l'auteur) y donne probablement, certainement, mais malgré lui — consciemment malgré lui — malgré lui et le sachant, ce qui rend l'affaire encore plus ennuyante, — des satisfactions — presque des arrhes — à des gens qu'il n'aime pas, qu'il n'a jamais aimés, dont il a la haine dans le sang, dans la moelles; des gens qu'il méprise et sur lesquels il espère pouvoir tirer à bout portant; des gens qui ont des lettres et pas de patriotisme, et qui détestent les patriotes en tant que patriotes, non en tant qu'ignorants (comme il conviendrait) (quand il y a lieu).

Texte original intégral incomplet, qu'il faut publier quand même parce que des gens — pas nombreux, très peu nombreux, et surtout, pas tous braves, pas tous prêts à se mettre au blanc pour la cause de la vérité (ni pour aucune autre cause) (les braves, il suffit qu'il y en ait quelques-uns; les autres suivent; les autres sont faits pour suivre; et au bout de quelques temps quand la fortune retourne, se retourne, tout le monde est brave) — des gens plus fins que l'auteur, d'esprit plus délié, plus fin, — des gens qui n'ont pas, comme lui, fait leur apprentissage des lettres — de la pensée et du verbe (des lettres) — dans les "facteries de coton" — des gens ayant eu l'insigne avantage d'étudier sous des maîtres (d'école) — sous des hommes généralement ignorants et sots, mais dépositaires d'une méthode, gardiens et prêtres d'une méthode, — l'analyse logique et la grammaticale (et tous les trucs que cela implique), — sauront (ces gens) y lire ce que l'auteur y a voulu dire mais n'y a pas dit, n'a pas su y dire, y a dit si mal que ceux qu'il aime (tout en les trouvant haïssables), ni ceux qu'il n'aime pas du tout, n'y ont probablement rien compris. "

Olivar Asselin, Extrait de Pensée française

mardi 30 janvier 2018

Feu de Saint-Elme


Mer de feu

Pour endurer l’horrible poids
Qui menace chacun de nos pas
Sur ce domaine où es chances prolifèrent,
Il suffit parfois de boire un peu de poésie
Et de plonger ses yeux dans l’épaisseur du matin.
Pas nécessaire de saisir la clé des champs
Ni de s’amincir en de vertes espérances.
La mer qui nous convie est une mer de feu.

Pierre Morency, Extrait de Amouraska

Codex Vallardi



Feu marche avec moi


Polysémie


mardi 23 janvier 2018

Doré sur tranche


Les causes

Les crépuscules et les générations.
Les jours dont aucun ne fut le premier.
La fraîcheur de l'eau dans la gorge
D'Adam. L'ordre du Paradis.
L'œil déchiffrant les ténèbres.
L'amour des loups à l'aube.
La parole. L'hexamètre. Le miroir.
La tour de Babel et l'arrogance.
La lune que regardaient les Chaldéens.
Les sables innumérables du Gange.
Tchouang-tseu et le papillon qui le rêve.
Les pommes d'or des îles.
Les pas du labyrinthe vagabond.
La toile infinie de Pénélope.
Le temps circulaire des stoïques.
La monnaie dans la bouche du mort.
Le poids de l'épée sur la balance.
Chaque goutte d'eau dans la clepsydre.
Les aigles, les fastes, les légions.
César le matin de Pharsale.
L'ombre des croix sur la terre.
Les échecs et l'algèbre du Persan.
Les traces des longues migrations.
La conquête des royaumes avec l'épée.
La boussole incessante. la mer ouverte.
L'écho de la pendule dans la mémoire.
Le roi exécuté à la hache.
La poussière incalculable des armées.
La voix du rossignol au Danemark.
La ligne scrupuleuse du calligraphe.
Le visage du suicidaire dans la glace.
La carte du joueur. L'or vorace.
Les formes du nuage dans le désert.
Chaque arabesque du kaléidoscope.
Chaque remords et chaque larme;

Il a fallu toutes ces choses
Pour que nos mains se rencontrent.

Jorge Luis Borges, Extrait de Poèmes d'amour

vendredi 12 janvier 2018

Nous n'avons plus de temps

À Gaston Miron

Nous avons perdu le cours de l'histoire
nous n'avons plus le sens de la vie
nous avons oublié l'objet dans le tiroir
nous ne reviendrons plus ici
avant que tout ne soit changé en étoiles
en feuilles fraîches en chemins clairs

quand notre langue sera sans ombre
alors nous reviendrons de très loin
en habits de lumière

Roland Giguère, Extrait de Temps et lieux

Le grand jour

mercredi 10 janvier 2018

La plus lointaine étoile

Encore la plus lointaine étoile et nous,
la distance, inimaginable, reste encore
comme une ligne, un lien, comme un chemin.
S'il est un lieu hors de toute distance,
ce devait être là qu'il se perdait:
non pas plus loin que toute étoile, ni moins
loin,
mais déjà presque dans un autre espace,
en dehors, entrainé hors des mesures.
Notre mètre, de lui à nous, n'avait plus cours:
autant, comme un lame, le briser sur le genou.

Philippe Jaccottet, Extrait de L'encre serait de l'ombre

mercredi 20 décembre 2017

Des gestes créatifs

"Les techniques les plus sophistiquées de la communication mondiale diffusent des messages d'une extrême banalité. Des demandes élémentaires reçoivent des réponses élémentaires en matière d'amour, de sexe, d'espoir, de plaisir et de relations dans un régime de dématérialisation et de désincarnation complète de toute expérience de rencontre. La désubjectivation du désir se laisse emporter par le flux des relances qui font miroiter les figures du sublime. C'est à ce besoin qu'il est nécessaire de répondre, non pour en abolir la force, mais au contraire pour la nourrir de ressources nouvelles, des savoirs et des gestes créatifs qui ouvrent la porte de l'émancipation."

Marie-José Mondzain, Extrait de Confiscation des mots, des images et du temps

samedi 16 décembre 2017

Étude du blanc

Raffoler des lignes blanches circulant en réseaux électriques devant ma fenêtre me rend amoureuse des temps neigeux. Silence feutré, absence de sirènes qui éclatent, lumières blafardes ressassent les veilles joies de l'enfante avec le dehors. Le blanc sur le bleu de la nuit est le plus lumineux qui soit.

vendredi 15 décembre 2017

Les mots bleus


Rien que visible

"... le monde du peintre est un monde visible, rien que visible, un monde presque fou, puisqu'il est complet n'étant cependant que partiel. La peinture réveille, porte à sa dernière puissance un délire qui est la vision même, puisque voir c'est avoir à distance, et que la peinture étend cette bizarre possession à tous les aspects de l'Ëtre, qui doivent en quelque façon se faire visibles pour entrer en elle."

Maurice Merleau-Ponty, Extrait de L'Œil et l'Esprit

La Valse à mille temps


Ode au Saint-Laurent

"D'abord je te baptiserai dans l'eau du fleuve
Et je te donnerai un nom d'arbre très clair
Je te donne mes yeux mes mains
Je te donne mon souffle et ma parole
Tu rêveras dans mes paumes ouvertes
Tu chanteras dans mon corps fatigué
Et l'aube et midi et la nuit très tendre
Seront un champ où vivre est aimer et grandir"

Gatien Lapointe, Extrait de Ode au Saint-Laurent

vendredi 8 décembre 2017

Mise en scène


Quelque lieu d'écrire

"J'avance dans ce poème
épineuse terre
qu'adoucit le cerisier
terre battue pillée
ce qu'il en reste d'hommes
venus
tuer la beauté l'éternelle
qui dans les hangars
qui sous les ponts
laissez-moi cette lumière
sur ma table d'écriture
que je continue
les séquences de ma vie
ses raccords ses collures
ma vie l'écoulement
l'île quelque part
quelque lieu d'écrire
Je ne demande pas Venise
qu'un peu de temps
de soleil entre les doigts
quelques violettes"


Luc Perrier, Extrait de De toute manière

Feux


Un monstre urbain à tête de non monstre

"Un monstre urbain à tête de non monstre est né et croît. Pollen urbain et pollen périurbain, polluants urbains périurbains et extra urbains, polluants et polluants fusionnent en une seule molécule d’apparition croissante. Les polluants entraînent les pollens (stables plantes) davantage de polluants liant davantage de pollens (stables arbres). Il y a un et leur mélange est de corrélation stricte donnant (science chimique végétal) la règle des hausses d’introjections parce que hausse de projections. Les villes rénovent en circuit haute définition la haute consommation de leur hypersyntaxe florale."

Jean-Patrice Courtois, Extrait de Théorèmes de la nature

Or tressé


jeudi 9 novembre 2017

Plans

La peinture n'est pas un monde de mots, mais de plans. Plan avant, plan arrière et ce qui jaillit du entre. Mes émois vont indéniablement à tout ce que l'on doit retrancher du tout.

Terres incultes


Un regret

Laisse-le
Il vient
Laisse-lui
La pluie le printemps le buis l'ombre
Laisse l’étreinte et l’ombre aux mots
Laisse à leurs voix la rue et l’enfant
Laisse à cet homme le repos
Laisse-le
Laisse-nous

Laisse les mots au temps
Laisse l’ombre s’éblouir
Ne l’éreinte pas
Laisse le jour entrer
Laisse l’aube à l’ami

Laisse l’empreinte sur la peau
Laisse l’eau venir aux mains 
Laisse l’oubli aux morts
Souviens-toi
Laisse à la poussière la devise qui le dit
Un mot d’ordre le floue
Laisse le doigt dessiner
Le midi de l’os le vif et la mémoire

Laisse la hache et le bruit
Laisse la tête détruite
Laisse à la boue celui qui l’a détruite
Écarte-les
Laisse un fusil se tourner contre lui
Laisse transi l’artificier
Laisse au rebut les désirs d’éboulis
Laisse l’enfant près du mourant
Qu’il grandisse et l’enseigne le remplace
Qu’il l’augmente et l’écoute le récite
Laisse-le prendre la route
Semer le vent

Michel Van Schendel, Extrait de Mille Pas Dans le Jardin Font Aussi le Tour du Monde 

vendredi 3 novembre 2017

Vieux rose


Entre nous

"Quand nous entrons en amour, toutes les catastrophes nous guettent. Pourquoi ? Parce que nous nous leurrons. Nous croyons que l'amour vient de nous être octroyé par la personne que nous aimons - et que cette personne détient l'amour. Or l'amour n'est aux mains de personne. Ni entre mes mains, ni entre les siennes. Il est entre nous. Il est ce qui, entre nous, s'est tissé depuis notre première rencontre, ce que l'espace insaisissable entre nous a engendré et continue d'engendrer d'instant en instant. Une oeuvre fluide et perfectible à l'infini."

Christiane Singer, Extrait de N'oublie pas les chevaux écumants du passé

jeudi 2 novembre 2017

Plumes de QuetzaI


L'intérieur des limites

"Devant une toile immense dont il ne verrait pas les bords, tout peintre aussi génial fût-il baisserait les bras. C'est la restriction de la toile, sa limitation même qui exaltent ses pinceaux. La liberté vit de la puissance des limites. Elle est ce jeu ardent, cette immense respiration à l'intérieur des limites."

Christiane Singer, Extrait de Éloge du mariage, de l'engagement et autres folies

A Particle of Flesh Refuses the Consummation of Death

La pauvreté de ma moisson

[…] Je me suis demandé quelle est cette force indécelable à l’œil et qui tient ensemble notre vie qui, d’une multitude atomisée d’instants, parvient à faire une unité. De quelle nature est-il cet invisible mortier ?

Je crois le savoir désormais… c’est la nuit, la face cachée aux regards.

Tout ce qui a constitué nos vies et continue de le faire, les formes et les contours du monde mani­festé, les espérances, les attentes, les séparations et les jubilations, tout trouve sa consistance ultime dans le formidable alambic de la nuit[…]

[…] Quand je demande à ceux que je rencontre de me parler d’eux-mêmes, je suis souvent attristée par la pauvreté de ma moisson.

On me répond : je suis médecin, je suis comptable…j’ajoute doucement… vous me comprenez mal : je ne veux pas savoir quel rôle vous est confié cette saison au théâtre mais qui vous êtes, ce qui vous habite, vous réjouit, vous saisit ?

Beaucoup persistent à ne pas me comprendre, habitués qu’ils sont à ne pas attribuer d’importance à la vie qui bouge doucement en eux[…]

[…] Qui sait encore que la vie est une petite musique presque imperceptible qui va casser, se lasser, cesser si on ne se penche pas vers elle ?

Les choses que nos contemporains semblent juger importantes déterminent l’exact périmètre de l’insignifiance : les actualités, les prix, les cours en Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles. Je ne veux savoir des êtres que je rencontre ni l’âge, ni le métier, ni la situa­tion familiale : j’ose prétendre que tout cela m’est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau. Ce que je veux savoir, c’est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d’être séparés de l’Un par leur naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez-vous de l’enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment ils supportent de n’être pas tout sur cette terre.

Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et maffieux : ce qu’une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions!

Je veux savoir ce qu’ils perçoivent de l’immensité qui bruit autour d’eux.

Et j’ai souvent peur du refus féroce qui règne aujour­d’hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l’immensité du monde créé.
Mais ce dont j’ai plus peur encore, c’est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre ceux que je rencontre.

Vous le savez tout comme moi : ce qui reste d’une existence, ce sont ces moments absents de tout curriculum vitae et qui vivent de leur vie propre ; ces percées de présence sous l’enveloppe factice des biographies

Une odeur 

Un appel 

Un regard "

Christiane Singer, Extrait de Les Sept nuits de la reine

mercredi 18 octobre 2017

Electric field


Aspiration

"J'ai écrit dès que j'ai su lire, j'ai écrit parce que je lisais, j'ai lu parce que je désirais écrire. Écrire et lire ne sont pas des actes séparés. Quand on écrit, on se lit. Quand je lis, je prends des notes. Les bons livres me donnent envie d'écrire. Pas sur eux, sur autre chose. Ils m'aspirent vers le monde où l'on crée."

Charles Dantzig, Extrait de Ma République Idéale

dimanche 15 octobre 2017

Takwakin


Mon propre fondement

"La densité de l'Histoire ne détermine aucun de mes actes. Je suis mon propre fondement. Et c'est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j'introduis le cycle de ma liberté."

Frantz Fanon, Extrait de Peau noire, masques blancs

So Quiet Here




So quiet here
So hushed and stilled
So silent here
Such longing calmed
And tempered here
So quiet here
Swirling shades of evening
Circling the light
Last escaping traces of the day
Streak the sky -
Paint in water light
Blends warm
And breath of breeze
And endless
Endless
Reaching here
So quiet here
So hushed and stilled
So silent here
Winding down
To stopping
Gently
Here

Sous les arbres

 

À cheval entre le néant et l'Infini

 "L’estropié de la guerre du Pacifique dit à son frère: "accommode toi de ta couleur comme moi de mon moignon; nous sommes tous les deux des accidentés". Pourtant, de tout mon être, je refuse cette amputation. Je me sens une âme aussi vaste que le monde, véritablement une âme profonde comme la plus profonde des rivières, ma poitrine a une puissance d'expansion infinie. Je suis don et l'on me conseille l'humilité de l'infirme... Hier, en ouvrant les yeux sur le monde, je vis le ciel de part en part se révulser. Je voulus me lever, mais le silence éviscéré reflua vers moi, ses ailes paralysées. Irresponsable, à cheval entre le néant et l'Infini, je me mis à pleurer."

Frantz Fanon, Extrait de Peau noire, masques blancs

vendredi 13 octobre 2017

Ziggy


Souvenir, que veux-tu?

La rêverie moutonne à l'image du ciel et de la mer. Tranquille ou agitée, la matière mouvante de la conscience diffluente se propage dans le temps qui s'étonne. Un poète de la récurrence ne se fabrique pas des souvenirs par commodité. Il ne spécule pas, pour le prestige du songe, sur quelque époque enfuie dans la foulée des proches qui ont disparu derrière l'horizon. Et si à la place habituelle des choses longuement apprivoisiées ne subsiste qu'en tremblement d'air et de lumière, alors c'est qu'une fantasmagorie dépaysante a pris toute la place où vivre maintenant n'est qu'indécision d'être. Cette odeur de javel qui émane des vêtements, semble-t-il, diffusément conduit, par transfert perceptif, à l'écho des cloches du dimanche; il fallait se garder propre toute la journée, quel ennui, et les yeux soudain découvrent un intérieur brouillé, où suis-je, qui est là?

J'ai toujours habité de grandes maisons tristes
Appuyées à la nuit comme un haut vaisselier

La rémémoration qui rumine dans l'iréel rejoint par imprévu le côté mystérieux du langage, « l'accident, le don pur, ce qui n'est pas légué, ni appris, ni imposé, ni même voulu ». Passéisme du rêveur? Un philosophe fruste habite le poète et à la suite de la transe cotonneuse qui l'a possédé lui suggère un nouvel étonnement.

« Aimer le passé, c'est se réjouir qu'il soit en effet le passé; que les choses — perdue cette rudesse dont , dans le présent, elles égratignent, nos yeux, nos oreilles et nos mains — s'élèvent à la vie pure et essentielle qu'elles acquièrent dans la réminescence. »

Ce qui s'engloutit dans le mutisme qui est en nous, la rêverie le repêche et le ramène à la surface du temps où l'élémentaire tient tout l'espace de la profondeur. Feu de bois, magie jamais éventée. Plaque de terre séchée sous la semelle, vertige d'abîme. Sifflement des fils électriques sous le vent, appel lancinant de folie. La branche d'hiver qui d'un coup de rein se débarasse de la neige qui la pliait vers le sol, c'est l'énergie riante que l'on mettait dans la bousculade avec les condisciples à l'heure de la récréation. Et c'est infini soudain, d'une incohérence de kaléidoscope. Mordre dans une orange , se piquer avec une aiguille, offrir ses paumes à la pluie, éteindre la dernière lampe, banalités qui rayonnent dans la mémoire inconsciente, grains d'énergie qui brûlent les niaiseries du langage.

Ça ne veut rien dire , ces parcelles d'une vie révolue, pourtant on les dit, pour peu qu'on s'abandonne à la rêverie qui, vraiment, a tout le langage. 

Jacques Brault, Extrait de Au fond du jardin

jeudi 5 octobre 2017

Oiseaux de grêle

Oiseaux de grêle,
oiseaux qui volez libres et puissants,
oiseaux mercuriaux, liturgiques, glacés,
à peine tolérés dans la constellation du Lévrier,
plumage de fumée pétrifiée, bec à la métallique odeur de sang,
sentinelles d'un lac planétaire, oeil de cyclope
sur le front d'un pays perdu parmi les nuages!

Il a quitté les côtes au climat de placenta
pour gravir les plateaux et pour gravir les cimes.
Il s'est élevé au sommet de la planète.

L'atmosphère sans ciel. Les glaciers sans paupières.
Les Andes consumées par le souffle du vent.
Parmi les pics, les crêtes, les massifs sculptés par-dedans,
les cavités seules visibles, de l'autre côté de ces masses,
il peut contempler le relief qui est ici vide des formes,
silence, espace dénudé.

Qui va sur cette plaine entre soleil et neige,
entre cet or fugace et tant d'éternité accumulée?

Miguel Angel Asturias, Extrait de Poèmes indiens

mardi 3 octobre 2017

Le ciel se nourrit d'ailes


Temps et mort à Copan

Il fut autre, couleurs extraites de la terre,
cet acte de peindre des parois, des tatouages,
par horreur du vain, temps et mort ;
cet acte d'enfermer l'espace entre des murs,
par horreur du vide, temps et mort ;
cet acte de frapper sur la pierre et le bois,
par horreur du silence, temps et mort ;

Il fut autre, calendrier du feu des astres,
cet acte de remonter tant d'Histoire,
par horreur de l'avenir, temps et mort ;
cet acte d'abriter sa face sous des masques,
par horreur du présent, temps et mort ;
cet acte d'effacer l'abstrait avec des nombres,
par horreur de l'éternel, temps et mort ;

Il fut autre, racines et graines dans la terre,
cet acte de peupler de semis les humus,
par horreur de la faim, temps et mort ;
cet acte de répartir les eaux en artères,
par horreur des sècheresses, temps et mort ;
cet acte de choyer la lune avec les yeux,
par horreur des ténèbres, temps et mort.

Il fut autre, religieux engrais transparent,
cet acte d’adorer la pluie, le soleil et la terre,
par horreur de l’incertain, temps et mort ;
cet acte de percer sa langue avec l’épine,
par horreur du doute, temps et mort ;
et cet acte d’apprendre les noms du chemin,
par horreur du retour, temps et mort.

Il fut autre, les sens en amoureuse mousse,
cet acte de gésir dans l’écorce femelle,
par horreur de se dessécher, temps et mort ;
cet acte de lancer les flèches de la vie,
par horreur de les garder siennes, temps et mort ;
et cet acte de rester en fils de la chair,
par horreur de la tombe, temps et mort.

Miguel Angel Asturias, Extrait de Poèmes indiens

lundi 25 septembre 2017

Des tigres, des ocelots

"Des tigres, des ocelots, bâtons de commandement. Le bâton de la colombe, le bâton ailé, le vent. Le bâton du serpent, la reptation de la terre. Le bâton des goîtreux, savoir inné, savoir de celui qui naît en sachant. Des tigres, des ocelots, bâtons de commandement. Des tigres aux griffes qui crachent le feu. Ils marchent sur des torches. Des ocelots aux yeux évaporés. Les bâtons de commandement. Celui de l'air. Celui de la terre. Celui du savoir. Bâtons de commandement à coeur de kapokier. Peints avec les couleurs originelles. Leurs pouvoir est celui du ciel."

Miguel Angel Asturias, Extrait de Trois des quatres soleils


vendredi 22 septembre 2017

Le soleil brillera de nouveau sur ta gorge

On t'a découvert derrière ton ombre,
avec dans le dos le soleil couchant,
et ta déroute c'est cela.
Si le soleil est sur ton cœur,
s'il dore tes pieds et ta tête,
les hommes ne peuvent te vaincre,
ni les dieux ni les éléments.

Maintenant humilié tu regardes sans yeux,
tu entends sans oreilles, tu palpes sans mains
et tu parles sans langue,
condamné au silence
tu n'as plus d'autre cri que le sang sur tes plaies.

Quelles herbes profondes en toi
nourrissent ton haleine de jarre et d'eau douce ?

Tu tires de la cendre ton aurore
et tu la roules parmi des plumes
d'oiseaux transis dont les trilles attendent
que renaisse ton rire. Non le rictus, le rire,
le rire perdu de tes belles dents.

Le soleil brillera de nouveau sur ta gorge,
sur ta poitrine, sur ton front,
avant que la nuit des nuits ne descende
sur ta race, sur tes villages,
et comme tout sera humain : le cri, le bond,
le rêve, l'amour, le repas.

Aujourd'hui c'est toi, et demain
un autre comme toi continuera l'attente;
Point de hâte, point d'exigence.
Les hommes jamais ne s'achèvent.
Là où se dresse un mont était une vallée.
Là où s'ouvre un ravin s'élevait un coteau.
L'océan pétrifié s'est changé en montagne
et les éclairs en lacs se sont cristallisés.

Survivre à tout cela qui change est ton destin.
Point de hâte, point d'exigence. Les hommes jamais
ne s'achèvent.

Miguel Angel Asturias, Extrait de Poèmes indiens