Translate

mardi 30 décembre 2014

Concentrique

J'ai longtemps tourné autour de la solitude comme si j'avais le monopole du vide intersidéral. C'était ainsi, un mouvement corporel génétique. Tourner autour d'un épicentre c'est le sens de la douleur. Et nous sommes construits sur un système de secondes qui s'agglutinent sur un cercle. Tic! Tac! Blanc! Noir! Nous avons en majorité, l'angoisse du sablier dans le bide maintenant, la panique intégrée.

L'homme est construit sur le système aliénant des horloges qui rendent fous. On ne peut s'approprier une vie que par le vol du temps. Les anniversaires n'ont jamais été des réjouissances de vie, mais de mort. Ratifier l'être dans l'un des trois âges de la vie en privant le vieillard de sa pureté, en interdisant à l'enfant sa maturité et démunissant l'adulte de sa sagesse. Le dogme du temps insupporte le mélange, les heures en trop ou les minutes en moins car, il se consacre à rentabiliser la raison. Le temps fige la vie et la douleur, sa sœur est son synonyme obsessionnel.

La joie est selon mon expérience un mouvement ascensionnel, du bas vers le haut où la notion d'encadrement dans un délai ne fait aucun sens, où le temps n'existe pas.

samedi 27 décembre 2014

Offrandes


L'hôtel qui n'existe pas

Reconnaîtrez-vous cet hôtel qui n'existe pas, qui existe presque.

"À l'heure du dîner à travers les vitres de la salle à manger une lumière violemment se répand sur la hauteur et se signale à plusieurs kilomètres à la ronde. Étant donné le froid qui règne dans ces régions élevées des Alpes, l'hôtel n'est ouvert que deux mois par an. Il est connu pour sa bonne table, son prix modéré. Les familles nombreuses n'y sont pas admises. La clientèle est formée surtout des gens fatigués qui y viennent s'y reposer et s'y refaire la santé."

J'y vois cent personnes qui dans la salle à manger violemment éclairée mastiquent à l'unisson dans la plus grande abstraction de parole. Mastiquent l'excellente nourriture avec une conscience d'autant plus grande que l'ennui est profond, s'occupent à mastiquer - ce sera toujours ça de passé.

Imaginez cela : cent personnes qui feignent s'ignorer. Il y a des couples, des familles, mais qui se voient suffisamment dans la journée pour n'avoir rien à se dire le soir. Cent personnes qui se revoient chaque jour c'est là l'important. Ce n'est pas une gare mais un hôtel dont il s'agit, ces gens se connaissent de vue et ne s'abordent pas de crainte de trahir leur dignité, cette dignité qui grossit à vue d'oeil, s'installe en maîtresse sur l'hôtel, préside aux repas, aux rencontres, devient si imposante que chacun a le souci constant de ne pas la rompre. De ne pas rompre - lecteur - ces instants parfaits où le bruit de la mastication humaine devient plus tragique à l'oreille que le grondement du canon. Je suis contente d'avoir trouvé ce truc de la mastication. Je dirai : 

Et aussi : "Lorsqu'il y avait des fruits au menu, le bruit de cette mastication se faisait plus évident. Ce jour-là, on se demandait comment, les gens mastiquant et entendant mastiquer, pris d'une exaspération [illisible], n'éclataient pas de rire, ou ne sanglotaient pas d'émotion (ce qui revient au même) dans un élan de réconciliation générale."

C'est sans ironie que j'imagine cette mastication de fruits. Déjà une envie de venir au secours de cette humanité me vient. L'ennui règne, incassable comme une poupée incassable dont nous jouons, une poupée de fer. Vous pouvez me demander comment je le sais ? Je le sais parce que le diable est représenté dans cette humanité, il y fait figure. Écoutez :

"Dans un coin de la salle à manger, exactement dans un coin, comme pour mieux s'appartenir, il y avait un couple d'amoureux. Bien qu'ils se retinssent de rire, parfois ils ne pouvaient s'en empêcher et leurs rires emmêlés fusaient éteignant pour une minute le tintement des couverts, la rumeur si imperceptible de l'homme qui mange sans parler."

Et savez-vous de quoi il rit ce couple. Moi je l'ignore. Des autres ? Et c'est pourquoi je sais qu'ils s'ennuient ces autres. Vous aussi peut-être, je crois en vous, vous savez aussi qu'ils s'ennuient. Déjà ils ont parcouru toutes les promenades qui entourent l'hôtel. Ils ne savent pas comment passer le temps, comment nous nous le passerions à leur place. Ils vivent trop sérieusement ils sont regardés, ils ne savent pas se réjouir de voir les autres ni de se voir soi-même. À quoi voulez-vous qu'ils pensent ? Le tour de leur pensée ne vous rappelle-t-il pas la rondeur du cachet d'aspirine ? Ils ne peuvent en sortir, franchir ce pas qui les sépare de nous. Nous ne savons pas ce que nous ferions à leur place car nous sommes hors de l'hôtel. Pensez-y.

Marguerite Duras, Extrait de Théodora

Le pain du prolétaire


Se mettre en scène


Territoires existentiels

« La singularité, la finitude est quelque chose qui est au cœur de notre existence. Le problème se pose d'aller saisir la singularité de l'autre sans rentrer dans un rapport d'identification, de sujétion, et d'être là ami d'un processus possible, — un processus qui ne se réfère pas à des universaux de la subjectivité comme les complexes freudiens ou les mathèmes de l'inconscient lacanien, mais qui forge sa propre cartographie, sa propre métamodélisation, et qui permet à l'individu, suivant les situations, de reconstituer des territoires existentiels là où il était dans l'angoisse, dans la déréliction, de reforger des rapports au monde, une possibilité de vivre.

C'est une activité qui se veut non-modélisante, et qui est beaucoup plus sous l'égide d'un paradigme esthétique que d'un paradigme scientifique. Il s'agit à chaque fois, dans une cure, de forger une œuvre singulière. Les artistes sont, surtout depuis les grandes ruptures conceptuelles introduites par Marcel Duchamp, John Cage et d'autres, ceux qui travaillent sans filet, sans base, ils n'ont plus de normes transcendantes et travaillent l'énonciation même du rapport esthétique. Ils forment le noyau le plus courageux dans ce rapport de créativité, mais ils ne sont pas seuls : les enfants à l'âge de l'éveil au monde, les psychotiques, les amoureux, les gens qui sont atteints par le sida, les gens qui sont en train de mourir, etc., sont dans un rapport chaosmique au monde. Les artistes forgent des instruments, fraient des circuits pour pouvoir affronter cette dimension « Qu'est-ce que je fais là ? Qu'est-ce que c'est que cette planète ? À quoi je peux me raccrocher ? ». À rien de transcendant : tu peux te raccrocher au processus immanent de créativité.

Le paradigme esthétique, en dehors de la production d'œuvres esthétiques, est quelque chose qui travaille aussi bien la science que la pédagogie, l'urbanisme, la médecine ou la psychiatrie, parce que c'est cette méthodologie même, cette méthodologie existentielle, cette micropolitique existentielle qui est élaborée, travaillée, creusée par cette perspective esthétique. »

Félix Guattari, Entretien en 1991 à la télévision grecque

jeudi 25 décembre 2014

L’inconscient machinique

Ce serait celui des champs possibilistes, celui des micro-politiques moléculaires, et aussi – puisqu’on ne se gêne pas, ici dans les formules à l’emporte-pièce – l’inconscient loin des équilibres stratifiés. Ce en quoi il diffère des autres : le premier inconscient, lié aux structures d’expression, cherche un certain type d’équilibre, d’expression, de mode de sémiotisation, d’où ses affinités avec les structures névrotiques ; le deuxième inconscient, tourné plutôt vers les dimensions de contenu, et de composantes hétérogènes que j’ai baptisées de psychotiques, est, quelque part, en contre-dépendance de l’inconscient névrotique ; l’inconscient territorial, celui de la famille, des champs territoriaux, des corps, des objets partiels, des rapports systémiques de famille, etc., est aussi, quelque part, à la recherche d’une pseudo-identité, même si cette identité est déterritorialisée à bien des égards, ne serait-ce que dans son fonctionnement systémique.

Tandis que l’inconscient machinique n’a pas de clef sémiotique en tant que telle ; il n’est pas hanté non plus par une sorte de paradis perdu, qui serait celui de l’inconscient psychotique, ni par des territoires. Il est fait de l’ensemble des possibles qui peuvent habiter toutes les dimensions de l’agencement.

Si vous voulez, par exemple, pour ceux qui ont lu l’Anti-Œdipe ce serait une dissociation de la notion d’inconscient schizo. Avec Gilles, on s’est débattu pendant des années, pour dissiper des malentendus terribles : « Quand on parle d’une entité schizophrénirque ou d’un schizophrène d’hôpital, c’est différent du processus schizo », répétions-nous. On nous disait : « Ouais, vous avez découvert une nouvelle race de révolutionnaires, les schizophrènes d’hôpital, vous nous faites bien rigoler, ce sont des gens qui sont malheureux comme les pierres ! ». Nous disions : « Oui, oui, on sait bien », mais ça tournait toujours assez mal.

L’inconscient psychotique est celui du deuxième niveau dont j’ai parlé, celui de la dimension de contenu des agencements. Tandis que le quatrième, l’inconscient machinique, est l’inconscient schizo, en tant qu’inconscient processuel.

Il y a la même possibilité, là aussi, d’une politique trou noir. Par exemple, on pourra trouver un certain type d’inconscient machinique, ayant un possible de trou noir d’une portée quasiment infinie.
L’inconscient machinique du Christianisme primitif porte un trou noir qui s’appelle le Capitalisme ; c’est la possibilité de cumuler tous les phénomènes de trou noir dans les domaines les plus hétérogènes. Il y a certaines clefs comme ça, certaines problématiques possibilistes qui se nouent dans des registres les plus différents qui soient.

À mon avis, cette quatrième dimension de l’inconscient est absolument nécessaire si, précisément, on ne veut pas que cette théorie des agencements inconscients se referme sur une nouvelle problématique systémique dans le cas de l’inconscient territorial sur une nouvelle problématique revue et corrigée par madame Pankow ou je-ne-sais-qui, et puis une schizoanalyse de rechange pour l’inconscient névrotique !

Il n’y a aucune sorte de priorité : il s’agit de quatre dimensions (5) des agencements qui, de toutes façons, sont toujours, en tant que dimensions, articulées les unes aux autres. Mais, effectivement, dans une cartographie donnée, c’est tel type de dimension, tel type de trou noir dans telle dimension, qui mènera la danse, qui prendra le contrôle de la politique de l’agencement (6) ; à l’inverse donc, d’un trou noir de type religieux, politique ou social, car il n’y a pas que cette dimension sociale dans l’inconscient machinique, il y a aussi, justement, tout ce qui relève des sémiotiques machiniques, des sémiotiques a-signifiantes (qu’il s’agisse de la musique, de la religion, des mathématiques, des sciences, etc.), et qui est porteur de dimensions de l’inconscient ; qui peut donc s’appliquer à n’importe quel autre type d’agencement.

En opposition à ce type de trou noir, des dimensions comme celles de nomadisme, d’embranchement, de créativité, de rhizome machiniques, peuvent apporter des retournements de situations, en particulier dans celles que nous connaissons, ayant affaire à des névroses, à des problèmes familiaux, et autres… On voit bien que les gens n’avaient plus la même névrose, ni familiale, ni individuelle, en mai 68, par exemple, ou pendant la révolution d’octobre. Et là, c’est bien l’incidence de l’inconscient machinique qui intervient comme telle, ce n’est pas parce que l’on a fait un transfert sur papa-Lénine ou sur Jésus-Christ-D. Cohn-Bendit, sûrement pas ! Ce n’est pas une identification, ni rien de cette nature.

Félix Guattari, Extrait de Les quatre inconscients

samedi 20 décembre 2014

L’inconscient territorial (ou corporel)

C’est celui de la corporéisation des champs, des territoires, des ritournelles, des paysages, des constellations micro-sociales, intra-familiales, des réseaux… Sur le versant des entités trou noir, il bascule du côté, suivant le domaine de références considéré, par exemple, des objets partiels. Et là, on retrouve une série d’intuitions autour desquelles Lacan a longtemps tourné : le Phallus est en même temps un trou noir, le regard autre est un trou noir, pour le narcissisme, etc.. On pourrait donc indexer tous les systèmes d’objets partiels de cette perspective de trou noir, considérer que toute la théorie de l’objet a de Lacan – comme tentative de dépassement des objets partiels – tend vers quelque chose qui est point d’abolition ; mais point d’abolition de quoi ?

Justement, d’une certaine dimension d’un agencement. Cela impliquerait de se détacher complètement des théories de l’étayage. L’objet partiel n’est pas partiel par rapport à une totalité qui serait celle du corps, ou celle de toute une topique libidinale, mais il est objet partiel d’une dimension d’un agencement qui comprend toutes les autres, et déjà pour commencer, celles que j’ai énumérées précédemment (4).

Donc, mise au premier plan d’un certain type de problématique, par exemple celle des objets partiels, qui ne destitue en rien le fonctionnement des autres dimensions de l’inconscient ; indexer, à chaque fois, voir en quoi un objet partiel implique toujours une certaine décompensation, une certaine politique de collapsus sémiotique. Il ne fonctionne jamais en tant que tel, en tant qu’objet total ou partiel, mais en tant qu’il indique une cessation d’un processus. Et si on était amenés à refaire une phénoménologie des objets partiels avec ces critères de territorialité, et sans doute aussi avec des critères éthologiques (ce serait absolument nécessaire), on n’arriverait certainement pas à une ordination psychogénétique des objets partiels, telle celle avancée par Freud. En particulier, sur un problème précis : le sein, pour être beaucoup plus éloigné d’un machinisme trou noir, apparaîtrait comme objet partiel beaucoup moins « régressif » que le Phallus. L’objet anal, sans doute aussi, serait dans une position « beaucoup moins régressive », si on prenait strictement des critères de territorialité, puisque, précisément, la restitution, soit comme substitut, soit dans une situation réelle, d’une territorialité à partir d’une fixation au sein maternel est, certainement, d’une tout autre nature – du point de vue de cette politique de l’effondrement des territoires, des phénomènes de trou noir, ou de catastrophe, territoriaux – que ce qui peut se passer dans une fixation anale, ou dans une fixation de castration phallique.

À mon avis, c’est une indication à suivre, parce que, en particulier, pour en revenir à la question de la névrose obsessionnelle et de l’hystérie, cela nous amènerait très certainement à considérer que la névrose obsessionnelle est, par définition, beaucoup plus proche d’un processus psychotique, donc des dimensions de l’inconscient que j’évoquais précédemment, celui du contenu. Alors qu’une névrose hystérique est peut-être d’une nature radicalement différente. Il faudrait faire, peut-être, une carte des différentes névroses ; il faudrait reprendre tout, les phobies, etc., et même en inventer d’autres, pour essayer de se libérer de cette espèce d’arrière-pensée psychogénétique néo-freudienne, qui tend à nous donner une datation (comme on va dater le Carbone 14…) des objets partiels.

J’ai parlé des objets partiels, mais j’aurais pu parler des ritournelles, des traits de visagéité, des traits de paysage, etc., qui sont, aussi, susceptibles de connaître des phénomènes de trou noir. Et, puisqu’on évoquait tout à l’heure le cas de Francis Bacon ou de Turner, voilà des peintures où le trou noir n’est pas à chercher, il est tout de suite là : chez Francis Bacon, il est dans le support même de toutes ses peintures, support-trou noir sur lequel, toujours, les personnages sont plantés, sans qu’on sache comment ils surnagent dans le tableau ; et dans les tableaux de Turner, toujours cette fente centrale où s’engouffrent, non seulement le contenu du tableau, mais aussi toute l’expression : à certains moments, le tableau fuit, littéralement, de l’intérieur…

Félix Guattari, Extrait de Les quatre inconscients

Bateau ivre


L’inconscient matériel

La deuxième dimension de l’agencement projetée sur une théorie de l’inconscient, c’est l’inconscient matériel. Il engage différentes composantes, susceptibles de proliférer en tant que telles, de prendre leur autonomie ou d’engendrer des alliances inédites. On se rapproche beaucoup, cette fois, d’une possibilité de lecture de l’inconscient psychotique, en ce sens que, tout simplement, certaines composantes (n’étant plus, ici, dans la situation de la composante d’expression en tant que clef de l’agencement qui métabolise l’ensemble des autres composantes) se mettent à travailler à leur propre compte. Dans ce registre, on peut tout imaginer, qu’il s’agisse de composantes d’élaboration fantasmatique ou de composantes perceptives, qui se mettent à proliférer en tant que telles (3).

Là, on a affaire à une sorte d’inconscient processuel schizo par rapport à l’inconscient représentatif, qui était celui de l’inconscient subjectif, au moins dans sa tangente, dans son option trou noir.

Félix Guattari, Extrait de Les quatre inconscients

Chauffard


L’inconscient subjectif

C’est celui du sujet personnel de l’individuation de l’agencement d’énonciation (ou éventuellement, d’un agencement collectif sujet d’énonciation). Dans le type de catégorisation que je proposerai, on verra que, à chacune de ces dimensions, il y a plusieurs éventualités, plusieurs types de projections machiniques : une éventualité trou noir, éventualité d’abolition, de collapsus sémiotique ; des éventualités diagrammatiques, c’est-à-dire de modes de fonctionnement, de composantes de passage ; puis, un autre statut qu’on définira après.

L’inconscient subjectif peut basculer dans un type de trou noir névrotique, œdipien, etc., mais plus spécifiquement, on en trouvera une illustration avec la névrose obsessionnelle comme formation de reterritorialisation, en réponse à une perte de consistance d’expression. Dans cette première dimension des agencements appliquée au champ de l’inconscient, au niveau de la composante d’expression, on aura un système de territorialisation des signes qui, éventuellement, pourrait aussi déboucher sur les névroses hystériques, comme autre mode de rabat de ces trous noirs d’expression sur des champs territorialisés. Le premier rabat serait sur un certain type de structure linguistique – structure de fonctionnement de la langue en tant que telle ; et dans l’autre cas, ce serait plutôt l’établissement, non pas d’un métalangage, mais de ce qu’il faudrait appeler un protolangage, incluant des éléments de toute nature, à la fois somatiques mais aussi situationnels, transférentiels, d’image, de rapports familiaux, etc..

Cette première dimension d’expression de l’agencement dans le champ inconscient peut, donc, passer dans un registre de trou noir, mais peut aussi passer dans un registre diagrammatique : il y a possibilité de le modifier en tant que tel, c’est-à-dire de modifier le mode de sémiotisation particulier de l’agencement, ou le mode de codage (ou de ce qui en est l’équivalent). Et c’est là qu’on peut avoir un certain travail de l’agencement au niveau de sa composante d’expression. Je prends un exemple qui m’est le plus familier, celui de Kafka, avec ses techniques d’éloignement ou de grossissement sémiotique, d’accélération ou de ralentissement, de corporéisation, d’incarnation, d’entrée dans des devenirs, en particulier dans des devenir-animaux : toute une politique de possibilisation des agencements.

Dans cette dimension de l’inconscient, soit subjectif, soit engagé dans ces devenirs de modes de subjectivation différents, il y a, sur un versant, une potentialité d’entrer dans des systèmes névrotiques, des systèmes de trou noir ; sur un autre versant, des possibilités de créationnisme au niveau de la composante d’expression (qu’on trouvera, évidemment, dans la création littéraire, artistique, etc.) qui, tout naturellement, auront un certain rapport avec les formations psychopathologiques, névrotiques. Elles pourront coexister. Ce n’est pas tout ou rien. On peut très bien avoir un processus diagrammatique dans un processus névrotique, et vice-versa.

Félix Guattari, Extrait de Les quatre inconscients

Lentezza


jeudi 18 décembre 2014

L’hétérogenèse dans la création musicale

"L’appréhension du monde, ce que j’appelle la constitution d’un Territoire existentiel, correspond dans la polyphonie existentielle à une sorte de basse continue, c’est-à-dire une base chaosmique sur laquelle vont, comme dans un motet, se construire les différentes lignes. Autrement dit, le déploiement d’un univers musical est, pour moi, toujours doublé d’une appréhension chaosmique qui constitue un territoire existentiel auquel l’auditeur viendra s’agglomérer d’une manière pathique, c’est-à-dire indépendamment du fait qu’il a un rapport cognitif à la musique, une mémoire, une connaissance. Il y a un phénomène de fusion chaosmique par rapport auquel, non seulement les formes, mais aussi le rapport de l’un à l’autre, le rapport d’altérité se dissolvent.

Aperghis a certainement acquis la liberté de se placer sur le fil de l’acrobate, de risquer la chute. Mais à la différence de certains autres, il sait que quand l’acrobate tombe, il ne tombe pas dans le vide, il tombe sur d’autres fils, auquel cas il peut sauter, d’autant plus ! Le danger, on peut le négocier, on peut jouer avec, le mettre en horizon, en faire un point de ligne de fuite.

Il est toujours là, il réémerge sans cesse, à toute occasion, à chaque fois que sont introduits des éléments d’irruption, non pas pour créer des points de rupture avec la chaîne de complexité formelle, mais pour amener d’autres matières d’expression."

Je vis comme je peux...dans un pays malheureux

Effet marshmallow

Le terme de passif-agressif (PA) s’applique au comportement de certains individus dont l’agressivité s’exprime par de la passivité. Il s’agirait d’un mécanisme de défense se traduisant par un comportement d’obstruction, d’inertie et de résistance passive. Une sorte d’effet marshmallow : toute empreinte est immédiatement suivie d’un retour à la forme initiale. Aucune mémoire de l’acquis, pas de mémoire de forme. Les spécialistes nous expliquent d’ailleurs que le PA n’aurait pas plus d’empathie ni de capacité de remise en question qu’un marshmallow.

Les manifestations de la passivité-agressivité. Elles sont multiples : paresse, procrastination, peur de faire confiance voire paranoïa, manipulation des personnes voire mensonges et attitudes malhonnêtes. Le PA n’exprime pas son hostilité, il évite la compétition, il s’entête, il craint l’autorité, oublie les rendez vous ou multiplie les retards. Son comportement est source de situations chaotiques, il est intentionnellement inefficace. Il perd volontiers les objets, a toujours des excuses, rend les autres responsables de ses propres échecs et se comporte en victime. Toute demande, suggestion ou simple conseil sont vécus comme des agressions. Il n’a aucune empathie envers autrui, oublie le respect des règles établies, ne ressent aucune culpabilité et s’avère incapable de mettre à profit les expériences passées. Il demeure évasif dès qu’on essaye d’être factuel.

L’expression de ces caractéristiques peut n’être que partielle dans une forme dégradée ou mineure. La composante paranoïaque reste significative. À l’opposé le PA peut laisser échapper quelques bouffées d’agressivité non contenue, le plus souvent à l’égard d’individus dont il sait qu’il n’a rien à craindre et dont il fait les victimes expiatoires ponctuelles de son incapacité à gérer la vraie adversité.

Passivité-agressivité et altérité. Le PA dit oui mais fait non. Son comportement est source, chez l’autre, d’exaspération, de frustration. Il vous confronte rapidement à un sentiment fort d’impuissance face à son incapacité à être factuel, à se remettre en cause et à s’adapter aux données de l’expérience. Il est volontiers dogmatique et péremptoire dans son inertie. Ses tactiques d’évitement de la confrontation ou de la compétition, vont ainsi conduire au conflit et déclencher la violence de l’autre.

mardi 16 décembre 2014

Soleil de minuit


La Nana de Manet

L’Artiste, 13 mai 1877. 

Le tableau de Manet que le jury du Salon de 1877 a refusé d’admettre, à l’unanimité des voix, vient d’être exposé aux vitrines de la maison Giroux.

Inutile d’ajouter que, matin et soir, l’on s’entasse devant cette toile et qu’elle soulève les cris indignés et les rires d’une foule abêtie par la contemplation des stores que les Cabanel, Bouguereau, Toulmouche et autres croient nécessaire de barbouiller et d’exposer sur la cimaise, au printemps de chaque année.

Le sujet du tableau, le voici : Nana, la Nana de L’Assommoir, se poudre le visage d’une fleur de riz. Un monsieur la regarde.

Je déclare tout d’abord que je reconnais, dans cette nouvelle oeuvre de M. Manet, de singulières défaillances, j’y trouve également cette gaucherie d’exécution tant insultée par ces aimables peintres qui soufflent des princesses en baudruche et les suspendent au plafond satiné des boudoirs avec ces étiquettes imbéciles : Premier trouble, Jours heureux, Puis-je entrer ?, Rêverie, mais j’y vois aussi ce qu’aucun des peintres non impressionnistes n’a encore su faire: la fille !

Rendre l’attitude irritante des hanches qui se torillent, rendre la polissonnerie des regards noyés, faire sentir l’odeur de la chair qui bouge sous la batiste, rendre le luxe des dessous entrevus, exprimer les prostrations, les énervements, la bestialité joyeuse ou la résignation fatiguée des filles, tout cela n’a pu être réussi par ces milliers de peintres que l’Ecole des Beaux-Arts lâche, en des jours de malheur sur le pavé de la capitale.

Mais revenons-en au tableau de Manet. Nana est debout, se détachant sur un fond où une grue passe, effleurant les touffes cramoisies de pivoines géantes; elle est en corset, les épaules et les bras sont nus, la croupe renfle sous le jupon blanc, les jambes serrées dans des bas en soi grise, brochés sur le coup de pied, d’une fleur éclatante, se perdent, sans plis, dans des mules à hauts talons, d’un violet intense. Nana lève le bras et approche de son visage, sur lequel foisonne sa tignace couleur de paille, la houppe qui va le nuer et couvrir de sa poussière embaumée par l’ihlang les minuscules points d’or qui mouchettent sa peau.

Comme dans certains tableaux japonais, le monsieur sort du cadre, il est enfoui dans un divan, les jambes croisées, la canne entre les doigts, dans cette attitude de l’homme qui détaille nonchalamment la femme quand lentement elle se harnache. — Il a gardé son chapeau, il est comme chez lui — pour l’instant du moins. — Nana n’a point à se gêner; son amant ne doit plus rien ignorer d’ailleurs des joies que lui ont promises ses toilettes de bataille, le premier soir qu’il la rencontra. Si je ne craignais de blesser la pudibonderie des lecteurs, je dirais que le tableau de M. Manet sent le lit défait, qu’il sent en un mot ce qu’il a voulu représenter, la cabotine et la drôlesse.

Observation profonde: les bas que des personnes peu habituées sans doute aux déshabillés emphatiques des filles, trouvent invraisemblables et durement rendus, sont absolument vrais; ce sont ces bas à la trame serrée, ces bas qui luisent sourdement et se fabriquent, je crois, à Londres.

L’aristocratie du vice se reconnaît aujourd’hui au linge ; la plus piètre histrionne arbore des toilettes tapageuses, mais la veritable opulence éclate plus dans la dentelle des chemisettes et dans les bas et dans les bottines mignonnement ouvrés, que dans les robes ornées de fanfreluches et les chapeaux surmontés de panaches et d’oiseaux. J’ajouterai encore que la convoitise, que le rêve, que l’idéal des filles du peuple qui, après avoir longtemps piétiné sur le fumier des rues ont pu sauter, un beau jour, sur la plume des lits, est de se tailler des vêtements et de coucher dans cette étoffe. — La soie, c’est la marque de fabrique des courtisanes qui se louent cher.

Nana est donc arrivée, dans le tableau du peintre, au sommet envié par ses semblables et, intelligente et corrompue comme elle est, elle a compris que l’élégance des bas et des mules était, à coup sûr, l’un des adjuvants les plus précieux que les filles de joie aient inventés pour culbuter les hommes.

Il serait puéril de le nier. Les bas d’azur à jarretière citron, les bas cerise, les bas noirs brodés de ramages blancs, les bas à damier cramoisi et soufre, les bas mauve ou fleur de pêcher, diaphanes et laissant discrètement percer le rose de la peau ou épais et dessinant seulement le contour troublant du mollet, sont aussi bien que les pierres serties, que les gazes très claires, que le fard de Chine, le blanc de perle, le bleu myosotis, aussi bien que les pâtes musquées et le kh’ol d’Orient, les poivres longs, les rouges piments, les sauces incendiaires, habiles à réveiller la torpeur des estomacs lassés.

Manet a donc eu absolument raison de nous représenter dans sa Nana, l’un des plus parfaits échantillons de ce type de filles que son ami et que notre cher maître, Emile Zola, va nous dépeindre dans l’un de ses plus prochains romans. Manet l’a fait voir telle que forcément elle sera avec son vice compliqué et savant, son extravagance et son luxe des paillardises.

Ces quelques observations sur les attraits maquillés des femmes m’ont semblé nécessaires pour expliquer les details du tableau et l’artiste volupté qui s’en dégage. Je passe maintenant à la facture de l’oeuvre même.

Ainsi que je l’ai dit plus haut, Manet est loin d’être un peintre irréprochable, mais sa Nana est incontestablement l’une des meilleures toiles qu’il ait jamais signées. Le bras cerclé d’or, la main qui tient la houppe de cygne, une petite main assouplie par les crèmes et armée d’ongles en amande, soigneusement limés, sont, de tous points, charmants, les jambes sont fermes, on sent sous l’enveloppe brillante qui les couvre, la chair et non l’étoupe. Le seul reproche que je fasse à M. Manet, ainsi qu’à la plupart des impressionnistes, c’est l’abus des blancs crayeux, des rouges sales, des noirs brutalement plaqués; la tête de Nana n’est pas heureuse, l’attache du cou médiocre, mais tout le corps, depuis l’épaule jusqu’aux plantes, est absolument bien. Le monsieur assis, le ’voyant’ est également parfait ; quant aux accessoires, ils sont brossés avec une largeur que les Desgoffe et autres léchotteurs devraient bien lui envier! Le divan, la robe bleue, jetée, au hasard des plis, sur une chaise, l’azalée qui s’épanouit, rouge, dans son cache-pot, tous les petits meubles du boudoir enfin, sont enlevés avec une vigueur et une bravoure vraiment remarquables!

Telle qu’elle est, avec ses qualités et avec ses défauts, cette toile vit et elle est supérieure à beaucoup des lamentables gaudrioles qui se sont abattues sur le Salon de 1877; je me demande si vraiment il faudra, pendant longtemps encore, que pour être admis dans ce temple du bric à brac, un artiste passe par le jugement des messieurs vieillis qui s’imaginent qu’un peintre ’fait distingué’ quand il se garde de rendre simplement l’être humain ou la nature, ainsi que son tempérament les lui a fait voir ?

J.-K. HUYSMANS

‘Le Nana de Manet.’ L’Artiste, Bruxelles, 13 mai 1877.

lundi 15 décembre 2014

La féminité

L’économie capitaliste comme moteur de l’hypersexualisation

Quel est le lien entre l’hypersexualisation et l’économie capitaliste? Cette dernière repose sur un système institutionnel régi par l’argent pour la recherche du profit et l’accumulation de capital. Le pouvoir économique s’y concentre dans les mains des élites pour leur seul bénéfice. La logique capitaliste vise la production de biens au plus bas coût et leur vente à un prix élevé, pour un profit optimal. Ce type d’économie se base donc sur la consommation et se distingue aussi par la monétarisation des rapports sociaux (groupe défini par un style ou un mode de vie « achetable », magasiner pour donner un sens à sa vie, etc.).De plus, il s’agit d’un système réfractaire à la sensibilité et aux considérations éthiques. La « mythologie » capitaliste du XXIe siècle veut nous faire croire qu’il existe des postulats économiques, c’est-à-dire des principes indémontrables qui paraissent légitimes et incontestables. Deux de ces propositions prétendument incontournables concernent le phénomène d’hypersexualisation:

1) la possibilité et le besoin, dans un système capitaliste, d’une croissance économique illimitée;
2) le sexe (et toute chose sexuelle) est un argument de vente facile et rentable.

Cette économie marchande recherche sans cesse de nouvelles cibles de consommation qui se révèlent de plus en plus jeunes. Les préados constituent un marché de choix : ces jeunes forment la cohorte démographique la plus importante après les baby boomers. Leur pouvoir d’influence et d’achat est sans précédent car si les préados ne travaillent pas, ils disposent de l’argent et du pouvoir de leurs parents. Consommer, dans cette idéologie, donne un sens à la vie. Jeunes et adultes sont encouragé(e)s à acheter une panoplie de produits (au-delà de la satisfaction de leurs besoins) pour calmer leur crainte de ne pas être à la hauteur des modèles véhiculés. Cependant, dans un contexte de mondialisation, les jeunes filles de toutes origines, se retrouvent piégées dans la boucle des échanges capitalistes : d’une part, elles sont exploitées comme productrices bon marché des pays en voie de développement, et de l’autre, elles sont incitées à la consommation dans les pays industrialisés.

Sebastião Salgado

La Méduse et l’hypersexualisation

« Dans la mythologie grecque, Méduse est une jeune mortelle dotée d’une grande beauté. Le dieu Poséidon s’en éprend et la séduit (la viole plutôt) dans un temple dédié à la déesse Athéna. Choquée, la déesse punit Méduse : elle transforme sa chevelure en serpents et donne à son regard le pouvoir de pétrifier tous ceux qui le croisent. Pourquoi faire l’analogie entre l’hypersexualisation et la Méduse? Méduse représente la jeune fille, la fillette d'aujourd’hui, « séduite » par des forces plus puissantes qu’elle, celles du marché, par exemple. Bien qu’elle ne détienne pas un réel pouvoir de résistance, c’est elle qui encoure les représailles. Son châtiment l’empêche d’entrer en contact avec l’Autre. De plus, Méduse finit par être complètement piégée. En effet, le héros Persée la décapite et utilise sa tête monstrueuse pour vaincre ses ennemis et donc, pour servir ses propres fins de pouvoir. »

jeudi 11 décembre 2014

Enfermement


God Save the Queen


La Cité


Camaieu rouge

La chambre était tendue de satin rose broché de ramages cramoisis, les rideaux tombaient amplement des fenêtres, cassant sur un tapis à fleurs de pourpre leurs grands plis de velours grenat. Aux murs étaient appendus des sanguines de Boucher et des plats ronds en cuivre fleuronnés et niellés par un artiste de la Renaissance.

Le divan, les fauteuils, les chaises, étaient couverts d’étoffe pareille aux tentures, avec crépines incarnates, et sur la cheminée que surmontait une glace sans tain, découvrant un ciel d’automne tout empourpré par un soleil couchant et des forêts aux feuillages lie de vin, s’épanouissait, dans une vaste jardinière, un énorme bouquet d’azaléas carminées, de sauges, de digitales et d’amarantes.

La toute-puissante déesse était enfouie dans les coussins du divan, frottant ses tresses rousses sur le satin cerise, déployant ses jupes roses, faisant tournoyer au bout de son pied sa mignonne mule de maroquin. Elle soupira mignardement, se leva, étira ses bras, fit craquer ses jointures, saisit une bouteille a large ventre et se versa, dans un petit verre effilé de patte et tourné en vrille, un filet de porto mordoré.

A ce moment, le soleil inonda le boudoir de ses fleurs rouges, piqua de scintillantes bluettes les spirales du verre, fit étinceler, comme des topazes brûlées, l’ambrosiaque liqueur et, brisant ses rayons contre le cuivre des plats, y alluma de fulgurants incendies. Ce fut un rutilant fouillis de flammes sur lequel se découpa la figure de la buveuse, semblable à ces vierges du Cimabué et de l’Angelico, dont les têtes sont ceintes de nimbes d’or.

Cette fanfare de rouge m’étourdissait ; cette gamme d’une intensité furieuse, d’une violence inouïe, m’aveuglait ; je fermai les yeux et, quand je les rouvris, la teinte éblouissante s’était évanouie, le soleil s’était couché !

Depuis ce temps, le boudoir rouge et la buveuse ont disparu ; le magique flamboiement s’est éteint pour moi.

L’été, cependant, alors que la nostalgie du rouge m’oppresse plus lourdement, je lève la tête vers le soleil, et là, sous ses cuisantes piqûres, impassible, les yeux obstinément fermés, j’entrevois, sous le voile de mes paupières, une vapeur rouge ; je rappelle mes souvenirs et je revois, pour une minute, pour une seconde, l’inquiétante fascination, l’inoubliable enchantement.

Joris-Karl Huysmans, Le Drageoir aux épices

Cinématique


Le nouvel Album d’Odilon Redon (*)

Ce fut tout d’abord une énigmatique figure, douloureuse et hautaine qui surgit des ténèbres, çà et là percées par des rais de jour : — une tête de mage de la Chaldée, de roi d’Assyrie, de vieux Sennachérib ressuscité, regardant, désolé et pensif, couler le fleuve des âges, le fleuve toujours grossi par les emphatiques flots de la sottise humaine.

Il pose sur ses lèvres une main fine et maigre, semblable à la main fuselée d’une petite infante, et il ouvre un oeil où semblent passer les éternelles douleurs qui se transmettent et se répercutent dans l’âme des couples, depuis la Genèse. Est-ce le primitif pasteur d’hommes contemplant le défilé des immortels troupeaux qui se bousculent et se massacrent pour une touffe d’herbe ou un bout de pain ? — Est-ce la figure de l’immémoriale Mélancolie qui convient enfin, devant l’impuissance avérée de la Joie, de l’inutilité absolue de toute chose ? — Est-ce enfin le mythe, une fois de plus rajeuni, de la Vérité qui reconnaît, au passage, sous des oripeaux et des masques divers, le même homme, affligé des mêmes vertus et des mêmes vices, le même homme, dont l’originelle férocité ne s’est nullement amoindrie sous l’effort des siècles, mais s’est simplement dissimulée derrière cette grâce des peuples civilisés, la pénétrante et discrète hypocrisie ?

Quoi qu’il en soit, ce mystèrieux visage me hantait ; en vain je voulus scruter son regard perdu au loin ; en vain je tentai de sonder sa face qu’une souffrance seulement personnelle eût été incapable de creuser ainsi ; mais la hiératique et douloureuse image disparut, et, à cette moderne vision des anciens âges, succéda un paysage atroce, un marais d’eau stagnante, morne et noire ; cette eau s’étendait jusqu’à l’horizon fermé par un ciel semblable à un panneau d’ébène d’une seule pièce, sans blanche soudure de Voie lactée, sans vis argentées d’étoiles.

De cette eau enténébrée, sous ce ciel opaque, jaillit soudain la monstrueuse tige d’une impossible fleur.

On eût dit d’une baguette d’acier rigide sur laquelle poussaient des feuilles métalliques, dures et nettes. Puis des bourgeons sortirent, pareils à des tétards, à des chefs commencés de foetus, à de blanchâtres boulettes, sans nez, sans yeux et sans bouche ; enfin, l’un de ces bourgeons, lumineux et comme enduit d’une huile phosphorée, creva, s’arrondissant en une pâle tête qui se balança silencieuse sur la nuit des eaux.

Une douleur immense et toute personnelle émana de cette livide fleur. Il y avait dans l’expression de ses traits, tout à la fois du navrement d’un pierrot usé, d’un vieux clown qui pleure sur ses reins fléchis, de la détresse d’un antique lord rongé par le spleen, d’un avoué condamné pour de savantes banqueroutes, d’un vieux juge tombé, à la suite d’attentats compliqués, dans le préau d’une maison de force !

Je me demandais de quels maux excessifs cette face blafarde avait pu souffrir et quelle solennelle expiation la faisait rayonner au-dessus de l’eau, comme une bouée éclairée, comme un fanal annonçant aux passagers de la Vie les lamentables brisants cachés sous l’onde qu’ils allaient sillonner en cinglant vers l’Avenir !

Mais je n’eus même point le temps de discerner la réponse qu’il importait de faire à cette question que je me posais. L’effroyable fleur d’ignominie et de souffrance, le fantastique et vivant nelumbo s’était fané et son nimbe phosphorique s’était éteint. Au pâle avoué, à l’exsangue clown, au blême lord, s’était substituée une vision non moins horrible.

Une nappe d’eau. teigneuse et sourde, mais sans firmament cette fois, une nappe d’eau baignait un immense bassin, un gigantesque réservoir à colonnes, tels que ceux de la Dhuis et de la Vanne. Un silence de sépulcre tombait des voûtes ; un jour fade filtrait par le verre dépoli des hublots cachés ; un vent glacé de tunnel vous fripait les moëlles et, dans cette solitude, une peur irrépressible, intense, vous clouait, haletant, sur la banquette de pierre qui s’étendait, ainsi qu’un quai, le long de cette eau morte.

Alors sous ces formidables et muettes voûtes, bondirent tout à coup des êtres étranges. Une tête, sans corps, voleta, ronflant comme une toupie, une tête trouée d’un oeil énorme de Cyclope, pourvue d’une bouche en gueule de raie, séparée par une large gouttière, d’un nez, d’un sordide nez d’huissier, bourré de prises ! — Et cette tête échaudée et blanche sortait d’une espèce de coquemar et s’irradiait d’une lumière qui lui était propre, éclairant la valse d’autres têtes presque amorphes, des embryons à peine indiqués de crânes, puis d’indécis infusoires, de vagues flagellates, d’inexacts monériens, de bizarres protoplasmes, tels que le Bathybius d’Haeckel, déjà moins gélatineux et moins informe !

Et voilà que cette formation de la matière vivante disparut à son tour, que le type ignoble de cette tête s’effaça, que l’obsession de cette eau immobile cessa enfin.

Il y eut dans ce cauchemar une courte trêve. — Soudain, un soleil, au noyau d’encre, émergea de l’ombre, éclatant ainsi qu’un crachat de décoration, avec des rais d’or, inégaux et mesurés. En même temps, des pétales de fleurs tombèrent d’un espace inconnu, des caïeux où louchaient d’imperceptibles prunelles bondirent comme des billes et un van de marchand de café resta suspendu dans l’air que rama de son bras nu un jongleur surhumain avec des yeux effroyables, agrandis et travaillés par la chirurgie, des yeux ronds avec une pupille emmanchée ainsi qu’un moyeu, au milieu d’une roue.

Il y avait dans cet homme qui escamotait des planètes, des ustensiles d’épicerie et des fleurs, une cruelle allure de dur Gaulois, une mine impérieuse de sanguinaire barde ; — et l’horreur de son oeil dilaté comme par un anneau de fer vous fascinait et vous glaçait le poil de sueur froide.

Enfin une accalmie eut lieu ; l’esprit, emporté dans ces hallucinations, tenta de s’accrocher et de s’amarrer à une rive ; — mais le spectacle parcouru défila encore rappelant un ancien et analogue spectacle presque oublié depuis des ans. Ce fut à la place de la fleur des marais, une autre fleur humaine naguère vue dans une exposition qui revint et s’installa, montrant la variante de cette conception lugubre.

Alors, l’eau, cette eau d’épouvante, se tarit, et à sa place surgit un steppe désolé, un sol disloqué par des éruptions volcaniques, ravagé par des boursouflures et des crevasses, un sol scorifié comme du mâchefer. Il semblait que l’on visitât, en un artificiel voyage accompli sur la carte de Béer et de Maedler, un de ces cirques muets de la Lune, la mer du Nectar, des Humeurs ou des Crises, et que, sous une atmosphère nulle, dans un froid comme on n’en sentit jamais, l’on errât au milieu de ce désert silencieux et mort, effrayé par l’immensité des monts qui dressaient, tout autour, à des hauteurs vertigineuses, leurs cratères en forme de coupes, tels que le Tycho, le Calippus, l’Ératosthène !

Et dans la planète désolée, sortait du sol blanc la même tige qui jaillissait tout à l’heure de l’eau noire, des boutons éclosaient aussi sur des branches métalliques et une tête ronde et pâle se balançait également ; mais sa douleur plus ambiguë se fondait dans l’ironie d’un affreux sourire.

. . . . . . .

Subitement le cauchemar se rompit tout à fait et le réveil effaré s’opéra, alors que l’inflexible figure de la Certitude apparut, me ressaisissant dans sa main de fer, me ramenant à la vie, au jour qui se lève, aux fastidieuses occupations que chaque nouveau matin prépare.

. . . . . . . .

Telles les visions évoquées dans son nouvel album dédié à la gloire de Goya, par Odilon Redon, le Prince des mystérieux rêves, le Paysagiste des eaux souterraines et des déserts bouleversés de lave ; par Odilon Redon, l’Oculiste Comprachico de la face humaine, le subtil Lithographe de la Douleur, le Nécroman du crayon, égaré pour le plaisir de quelques aristocrates de l’art, dans le milieu démocratique du Paris moderne. 

J.-K. HUYSMANS. 

(*) Cette album de lithographies a paru, le 1er février 1885, chez Dumon, à Paris, quai des Grands Augustins.

‘Le nouvel Album d’Odilon Redon.’ La Revue Indépendante février 1885.

Jour polaire


Les dessins de Victor Hugo

La Jeune Belgique, mars 1890.

Les dessins de Victor Hugo

Parmi ces dessins d’Hugo qui furent exposés chez Georges Petit, rue de Sèze, peu de figures humaines ; dans de pluviales ténèbres, un pendu qui tressaille, les yeux sortis en de blancs trémas au-dessus du nez, la langue ponctuant d’une virgule noire le bas éclairé d’une face horrible ; puis une tête isolée, roulant, sans buste et sans jambes dans la fumée d’un crépuscule, une tête qui rappelle celles que fusine Odilon Redon, en ses albums; enfin, d’extraordinaires paysages :

Des villes fortes se levant du fond de la mer, des villes précédées de remparts bâtis avec des pierres spongieuses, vermicellés comme des madrépores, troués comme des éponges, plaqués de problématiques écussons, de fabuleuses armoiries, flanqués d’immenses tours coiffées de capuches sombres.

De ces tours, en quelque sorte, sacerdotales, l’on dirait des aïeules de ces religieuses de l’Adoration perpétuelle qu’Hugo a si magnifiquement peintes dans un des chapitres des Misérables; des soeurs faisant, rétractées, mais debout, la coulpe, priant, la tête baissée sous leurs voiles, pour les péchés de la ville, un Christ quasi byzantin dont la croix émerge de la mer, à droite.

L’impression de cette oeuvre demeure ambiguë et énorme. L’on songe devant cette architecture de rêve, non plus aux amusettes romantiques d’un Doré, mais à des cités douloureuses du moyen âge, à des châteaux de légende, escaladant, avec leurs cimes bousculées, leurs pignons en déroute, leurs clochers fous, les plaines ravinées d’un ciel saturé de pluies et gorgé de foudre.

Un autre dessin nous montre encore un roc sur lequel des marches serpentent en un vertigineux escalier jusqu’au firmament, que bouche une forteresse creusée dans le granit et dont on ne voit qu’une embrasure grillée de fer, devant laquelle passent en bouillonnant d’effrayants nuages.

Tout cela campé à la diable, balafré de traînées de sépia et de bistre, trituré comme avec des estompes imbibées d’encre, rehaussé dans les parties liquides, de lavures d’un bleu pâle et gris, du bleu de la pierre divine, pilée et délayée dans un peu d’eau.

Et l’on dit que c’est bien de Victor Hugo, cet art-là. C’est bien de lui, cette atmosphère d’orage, ces grands ciels en deuil, ces naufrages du jour culbuté par la houle des nues.

Devant ces tourmentes peintes bien inférieures pourtant à l’ouragan de ses phrases, mais néanmoins indiquées, nettement, violemment, d’un pinceau qui s’écrase à pleins poils sur le papier fort, l’on se remémore les marines des Travailleurs de la mer et de L’Homme qui rit; c’est, en effet, la même conception gigantesque, la même vision du tétanos des mers et de l’épilepsie des ciels; c’est la même hantise des éléments océaniques et fluides que, seul, dans toutes les littératures, il a pu rendre. Il semble que son oeuvre soit astrologiquement blasonnée par l’image héraldique d’Orion, l’étoile des tempêtes, l’astre qui provoque les bourrasques et les mantures.

Ses châteaux fantastiques n’évoquent-ils pas aussi le souvenir de ces bizarres et splendides pages où, dans la geôle de Southwork, Gwynplaine regarde la face stratégique du juge qui, une touffe de roses à la main, psalmodie d’une voix morte, coupée de répons latins, la litanie des séculaires lois au nom desquelles il supplicie Hardquannare, dont on entend, sous les pierres qui l’écrasent, l’épouvantable râle ?

J.-K. Huysmans

‘Les dessins de Victor Hugo.’ Un article sur les dessins de Victor Hugo, publiée dans La Jeune Belgique, mars 1890.

mercredi 10 décembre 2014

En parralèle


Les autres

Le système nerveux vierge de l’enfant, abandonné en dehors de tout contact humain, ne deviendra jamais un système nerveux humain. Il ne lui suffit pas d’en posséder la structure initiale, il faut encore que celle-ci soit façonnée par le contact avec les autres, et que ceux-ci, grâce à la mémoire que nous en gardons, pénètrent en nous et que leur humanité forme la nôtre.

Les autres, ce sont aussi ceux qui occupent le même espace, qui désirent les mêmes objets ou les mêmes êtres gratifiants, et dont le projet fondamental, survivre, va s’opposer au nôtre. Nous savons maintenant que ce fait se trouve à l’origine des hiérarchies de dominance.

Les autres, ce sont aussi tous ceux avec lesquels, quand on leur est réuni, on se sent plus fort, moins vulnérable.

Dès que l’information technique a servi de base à l’établissement des hiérarchies, et que la finalité de l’individu a commencé à se dissocier de celle du groupe, l’individualisme forcené qui s’épanouit à l’époque contemporaine fit son apparition.

Les sociétés de pénurie possèdent vraisemblablement une conscience du groupe plus développée que les sociétés d’abondance. La conscience de groupe reparaît quand le groupe se trouve conduit à défendre son territoire contre l’envahissement par un groupe antagoniste. C’est alors l’union sacrée.

Ce qui est défendu dans « l’union sacrée », dans la guerre dite juste (elles le sont toujours), c’est avant tout une structure sociale hiérarchique de dominance.

Au moyen d’une tromperie grossière, on arrive parfois, en période de crise, à faire croire à l’individu qu’il défend l’intérêt du groupe et se sacrifie pour un ensemble, alors que cet ensemble étant déjà organisé sous forme d’une hiérarchie de dominance, c’est en fait à la défense d’un système hiérarchique qu’il défend sa vie.

Henri Laborit, Extrait de l'Éloge de la fuite

K


Le bonheur

On ne peut être heureux si l’on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaître le plaisir qu’il y a à l’assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu’il est assouvi.

La recherche du plaisir est canalisée par l’apprentissage socio-culturel, car la socio-culture décide pour vous de la forme que doit prendre, pour être tolérée, cette action qui vous gratifiera.

Il est ainsi possible de trouver le bonheur dans le conformisme, puisque celui-ci évite la punition sociale et crée les besoins acquis qu’il saura justement satisfaire. Des sociétés qui ont établi leurs échelles hiérarchiques de dominance, donc de bonheur, sur la production de marchandises, apprennent aux individus qui les composent à n’être motivés que par leur promotion sociale dans un système de production de marchandises. Cette promotion sociale décidera du nombre de marchandises auquel vous avez droit, et de l’idée complaisante que l’individu se fera de lui-même par rapport aux autres. Elle satisfera son narcissisme.

Les automatismes créés dès l’enfance dans son système nerveux n’ayant qu’un seul but, le faire entrer au plus vite dans un processus de production, se trouveront sans objet à l’âge de la retraite, c’est pourquoi celle-ci est rarement le début de l’apprentissage du bonheur, mais le plus souvent l’apprentissage du désespoir.

La recherche de la dominance dans un territoire donné a toujours été à la base des comportements humains.

La dominance permet de garder à sa disposition un être ou un objet qui est convoité par d’autres.

Henri Laborit, Extrait de l'Éloge de la fuite

Le cœur est un oiseau


La mort

Ce que la mort fera disparaître avec la matrice biologique qui ne peut en rien assurer à elle seule la création d’une personnalité, ce sont « les autres ». Mais alors, peut-on dire que « nous sommes nous », simplement parce que les autres se sont présentés dans un certain ordre, temporel, variable avec chacun suivant certaines caractéristiques, variables essentiellement avec le milieu, avec la niche que le hasard de la naissance nous a imposé ?

Peut-on dire que nous existons en tant qu’individu alors que rien de ce qui constitue cet individu ne lui appartient ? Alors qu’il ne constitue qu’une confluence, qu’un lieu de rencontre particulier « des autres » ? Notre mort n’est elle pas en définitive la mort des autres ?

Cette idée s’exprime parfaitement par la douleur que nous ressentons à la perte d’un être cher. Cet être cher, nous l’avons introduit au cours des années dans notre système nerveux, il fait partie de notre niche. Les relations innombrables établies entre lui et nous que nous avons intériorisées, font de lui une partie intégrante de nous-mêmes. La douleur de sa perte est ressentie comme une amputation de notre moi, c’est-à-dire comme la suppression brutale et définitive de l’activité nerveuse que nous tenions de lui. Ce n’est pas lui que nous pleurons, c’est nous-mêmes. Nous pleurons cette partie de lui qui était en nous et qui était nécessaire au fonctionnement harmonieux de notre système nerveux.

La vraie famille de l’homme, ce sont ses idées, et la matière et l’énergie qui leur servent de support et les transportent, ce sont les système nerveux de tous les hommes qui à travers les âges se trouveront « informés » par elles. Alors, notre chair peut bien mourir, l’information demeure, véhiculée par la chair de ceux qui l’ont accueillie et la transmettent en l’enrichissant, de génération en génération.

La mort est pour l’individu la seule expérience qu’il n’a jamais faite et pour laquelle le déficit informationnel est total. Totale et définitive aussi l’angoisse qui en résulte puisque l’angoisse survient lorsque l’on ne peut agir, c’est-à-dire, ni fuir, ni lutter.

Alors, l’Homme a imaginé des « trucs » pour occulter cette angoisse.

D’abord, n’y pas penser, et pour cela agir, faire n’importe quoi, mais quelque chose. L’angoisse de la mort chez le combattant existe avant la bataille, mais pendant la lutte, elle disparaît, parce que justement, il lutte, il agit.

La croyance en un autre monde où nous allons revivre dès que nous aurons tourné la page où s’est inscrite notre existence dans celui-là, est un moyen qui fut beaucoup utilisé, d’avoir une belle mort, une mort édifiante.

La croyance (quelle que soit l’opinion que l’on a d’un « au-delà ») que sa mort va « servir » à quelque chose, qu’elle permettra l’établissement d’un monde plus juste, qu’elle s’inscrira dans la lente évolution de l’humanité, suppose que l’on sache vers quoi s’oriente l’humanité. Combien sont morts avec cette conviction au même moment dans des camps antagonistes, défendant des idéologies opposées, chacun persuadé qu’il défendait la vérité. Mourir pour quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de plus grand que nous, c’est le plus souvent mourir pour un sous-ensemble agressif et dominateur de l’ensemble humain.

Henri Laborit, Extrait de l'Éloge de la fuite

Le collectif


L’enfance

Il est bien sûr que l’enfant est l’entière expression de son milieu le plus souvent, même lorsqu’il se révolte contre lui puisque alors il n’en représente que la face inverse, contestataire ; Il se comporte dans tous les cas par rapport aux critères des automatismes qui lui ont été imposés. Comment d’ailleurs un groupe social quel qu’il soit, s’il veut survivre, peut-il se comporter, si ce n’est en maintenant sa structure ou en tentant de s’approprier celle qui lui semble plus favorisée ? Comment un tel groupe social peut-il « élever » ses enfants, si ce n’est dans le conformisme ou le conformisme-anti ?

La notion de relativité des jugements conduit à l’angoisse. Il est plus simple d’avoir à sa disposition un règlement de manœuvre, un mode d’emploi, pour agir. Nos sociétés qui prônent si souvent, en paroles du moins, la responsabilité, s’efforcent de n’en laisser aucune à l’individu, de peur qu’il n’agisse de façon non conforme à la structure hiérarchique de dominance.

Et l’enfant, pour fuir cette angoisse, pour se sécuriser, cherche lui-même l’autorité des règles imposées par les parents. A l’âge adulte, il fera de même avec celle imposée par la socio-culture dans laquelle il s’inscrit. Il se raccrochera aux jugements de valeur d’un groupe social, comme un naufragé s’accroche désespérément à sa bouée de sauvetage.

Une éducation relativiste ne chercherait pas à éluder la socio-culture, mais la remettrait à sa juste place : celle d’un moyen imparfait, temporaire de vivre en société. Elle laisserait à l’imagination la possibilité d’en trouver d’autres et dans la combinatoire conceptuelle qui pourrait en résulter, l’évolution des structures sociales pourrait peut-être alors s’accélérer, comme par la combinatoire génétique l’évolution d’une espèce est rendue possible. Mais cette évolution sociale est justement la terreur du conservatisme, car elle est le ferment capable de remettre en cause les avantages acquis ;

Mieux vaut alors fournir à l’enfant une « bonne » éducation, capable avant tout de lui permettre de trouver un « débouché » professionnel honorable. On lui apprend à « servir », autrement dit, on lui apprend la servitude à l’égard des structures hiérarchiques de dominance. On lui fait croire qu’il agit pour le bien commun, alors que la communauté est hiérarchiquement institutionnalisée, qu’elle le récompense de tout effort accompli dans le sens de cette servitude à l’institution. Cette servitude devient alors gratification. L’individu reste persuadé de son dévouement, de son altruisme, cependant qu’il n’a jamais agi que pour sa propre satisfaction, mais satisfaction déformée par l’apprentissage de la socio-culture.

Comment se regarder soi-même avec une certaine tendresse, si les autres ne vous apprécient qu’à travers le prisme déformant de votre ascension sociale, lorsque cette ascension n’a pas dépassé les premières marches ? Comment peut-on parler d’égalité quand le pouvoir, qui crée les inégalités de toutes les espèces, s’acquiert par l’efficacité dans la production, la gestion et la vente des marchandises ?

Ainsi, lorsque les parents sont persuadés que le bonheur s’obtient par la soumission aux règles imposées par la structure socio-économique, il est compréhensible qu’ils imposent à leurs enfants l’acquisition coercitive des automatismes de pensée, de jugement et d’action conformes à cette structure.

Henri Laborit, Extrait de l'Éloge de la fuite

jeudi 4 décembre 2014

Sky Of Honey

Une idée de l’homme

Pour nous, la cause primordiale de l’angoisse c’est l’impossibilité de réaliser l’action gratifiante, en précisant qu’échapper à la souffrance par la fuite ou par la lutte est une façon aussi de se gratifier, donc d’échapper à l’angoisse.

Quelles sont les raisons qui nous empêchent d’agir ?

La plus fréquente, c’est le conflit qui s’établit dans nos voies nerveuses entre les pulsions et l’apprentissage de la punition qui peut résulter de leur satisfaction. Punition qui peut venir de l’environnement physique, mais plus souvent encore, pour l’homme, de l’environnement humain, de la socio-culture.

Une autre source d’angoisse est celle qui résulte d’un déficit informationnel, de l’ignorance où nous sommes des conséquences pour nous d’une action ou de ce que nous réserve le lendemain.

Enfin, chez l’homme, l’imaginaire peut, à partir de notre expérience mémorisée, construire des scénarios tragiques qui ne se produiront peut-être jamais mais dont nous redoutons la venue possible.

L’angoisse de la mort peut faire appel à tous ces mécanismes à la fois. L’ignorance de ce qui peut exister après la mort, l’ignorance du moment où celle-ci surviendra, ou au contraire la reconnaissance de sa venue prochaine et inévitable, sans possibilité de fuite ou de lutte, la croyance à la nécessité d’une soumission aux règles morales ou culturelles pour pouvoir profiter agréablement de l’autre vie, le rôle de l’imagination bien alimentée par la civilisation judéo-chrétienne qui tente de tracer le tableau de celle-ci, ou celui du passage, peut-être douloureux, de la vie terrestre au ciel, au néant, au purgatoire ou à l’enfer, tout cela fait partie, même pour l’athée le plus convaincu, dans l’obscurité de son inconscient, dans le dédale de ses refoulements, de son acquis culturel.

Même en écarquillant les yeux, l’Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé qu’un enfant enfermé dans le noir. C’est la raison du succès à travers les âges des religions, des mythes, des horoscopes, des rebouteux, des prophètes, des voyants extralucides, de la magie et de la science aujourd’hui. Grâce à ce bric-à-brac ésotérique, l’Homme peut agir.

Henri Laborit, Extrait de l'Éloge de la fuite

mercredi 3 décembre 2014

Digital


Voir, et voir sur cette terre

Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. Ici les dieux servent de lits ou de repères dans la course des journées. Je décris et je dis : « Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs. » Et qu'ai-je besoin de parler de Dionysos pour dire que j'aime écraser les boules de lentisques sous mon nez ? Est-il même à Déméter ce vieil hymne à quoi plus tard je songerai sans contrainte : « Heureux celui des vivants sur la terre qui a vu ces choses. » Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? Aux mystères d'Ëleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde.

Albert Camus, Noces suivi de l'été (1959) 

La marche dans le désert


mardi 2 décembre 2014

Le hareng saur

La robe, ô hareng, c’est la palette des soleils couchants, la patine du vieux cuivre, le ton d’or bruni des cuirs de Cordoue, les teintes de santal et de safran des feuillages d’automne ! Ta tête, ô hareng, flamboie comme un casque d’or, et l’on dirait de tes yeux des clous noirs plantés dans des cercles de cuivre !

Toutes les nuances tristes et mornes, toutes les nuances rayonnantes et gaies amortissent et illuminent tour à tour ta robe d’écailles.

À côté des bitumes, des terres de Judée et de Cassel, des ombres brûlées et des verts de Scheele, des bruns Van Dyck et des bronzes florentins, des teintes de rouille et de feuille morte, resplendissent, de tout leur éclat, les ors verdis, les ambres jaunes, les orpins, les ocres de rhu, les chromes, les oranges de mars !

Ô miroitant et terne enfumé, quand je contemple ta cotte de mailles, je pense aux tableaux de Rembrandt, je revois ses têtes superbes, ses chairs ensoleillées, ses scintillements de bijoux sur le velours noir ; je revois ses jets de lumière dans la nuit, ses traînées de poudre d’or dans l’ombre, ses éclosions de soleils sous les noirs arceaux !

Joris-Karl Huysmans, Le Drageoir aux épices

Equilibrium


Aromatique

Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on les boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. 

Tout homme, — s’il n’est alcoolique, — comprend qu’une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l’absinthe et de l’orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. Et qui dira la liquide horreur de ces mixtures ! 

Servies dans de pâles guinguettes on dans d’opulents cafés, ces boissons fleurent les plus redoutables des vénéfices. Aiguisée par de l’anisette, assouplie par de l’orgeat ou de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l’absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d’un bouton de métal longuement sucé par un temps mou. Les amers semblent des extraits de chicotin, rehaussés du suc de coloquinte et chargés de fiel ; les bitters rappellent des eaux de Botot ratées et rendues acerbes par des macérations de quassia et de suie ; les malagas sont des sauces longtemps oubliées de pruneaux trop cuits ; les madères et les vermouths sont des vins blancs croupis, des vinaigres traités à la gomme-gutte et aromatisés par on ne sait quelle infâme décoction de plantes !

Joris-Karl Huysmans, Les habitués de café: Suivi de Le buffet des gares, Le sleeping-car

Ernst Haeckel


Planche illustrative de Ernst Haeckel (1834-1919)

La lampe

« La lampe, lampe, dit l’aveugle, de loin venu/ Très seul et porteur de musique, oui, c’est la lampe/ Serait-elle encore allumée près du puits ?/ Je tends la main vers notre table et c’est un fruit/ Que je prends et qui viendra brûler ma bouche/ quand tous les fruits seront oubliés et perdus/ Ce dernier fruit, poire ou raisin ou pomme,/ Il restera dans ma parole intacte/ Pour ceux qui n’ont jamais connu de fruits. »

Salah Stétié, Extrait de Salah Stétié et les peintres

Lichénologie


La poésie

« La poésie est ce qui permet, quelquefois, de donner à cette folie universelle que l'homme vit, – à quoi il ne comprend le plus souvent rien – de donner, donc, un peu de sens. Oh, par-ci, par-là… » Attention : on ne parle pas de l'art des vers, mais l'art de créer, « l'imaginatif, le sensible, le sensuel, en marge de la vie, mais avec la complicité de la vie ».

Salah Stétié

Bryophyte


lundi 1 décembre 2014

Qui écrit ?… et qui lit ?

On prétendait autrefois qu’il existait des «peuples sans écriture» et l’on ajoutait souvent qu’ils étaient sans histoire, car l’écriture, élargissant la mémoire, était censée agrandir l’horizon… C’est ce que l’on pensait, du moins jusqu’aux belles pages de Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques qui, remettant les choses à leur place, affirmait en quelques phrases que l’écriture semble avoir surtout été un instrument de structuration de grandes populations, de leur hiérarchisation en castes et en classes… Sans doute n’a-t-il jamais existé de peuples sans écriture. On s’était mal posé la question. On aurait dû se demander «qui lit ?» et «qui écrit ?». C’est alors qu’on pouvait comprendre en quoi les peuples se différenciaient. Il existait – il existe peut-être encore ?- des peuples où seuls les dieux écrivent, les hommes se contentant de lire leurs messages… On a toujours écrit ; on a toujours lu…

Mais l’écriture des dieux n’est pas si facile à lire. Les divinités voduns du Bénin et du Togo écrivent dans les événements du monde. Reste aux hommes à leur offrir une écritoire, souvent une ardoise. Pour déchiffrer ce que les dieux écrivent, les hommes jettent des coquillages sur le sable ou bien leur chapelet du «Fa», huit demicoquilles de noix reliées par une cordelette, sur un plateau de bois recouvert de kaolin. Ensuite, les hommes déchiffrent les signes. Ils lisent ce que les dieux écrivent. D’autres, au Mali, examinent les traces de pas laissés par les petits renards pâles, la nuit, lorsqu’ils bousculent les bâtonnets entre lesquels on leur a abandonné quelque nourriture[1]. Ailleurs, en Côte-d’Ivoire, ce sont des souris dont on examine les déplacements dans une boîte à deux étages, au Congo des sortes de mygales qui circulent entre des branchettes…

Qui écrit ? Les dieux, le renard, les souris, les mygales ? Mais à chaque fois, ce sont les hommes qui lisent. J’ai bien du mal à me penser écrivain, vaguement conscient que ce n’est pas l’écrivain qui écrit.

En hébreu, on appelle le Lévitique, «Vayikra», parce que ce livre commence par ce mot, que l’on traduit en général par «il appela». «Dieu appela Moïse et lui dit…»Mais le mot Vayikra est ambigu. Signifie-t-il vraiment «appeler», ou plutôt «lire» ? Pour dire que Dieu appelle Moïse, c’est-à-dire le choisit, le désigne, la Bible écrit :«Dieu lut Moïse»… ce qui signifie sans doute que Dieu aussi déchiffre des signes, qui lui disent que Moïse doit écrire. Et que doit écrire Moïse ? Ce que lui dicte Dieu, bien sûr. Or, en toute logique, Moïse ne sait pas encore écrire.

Nous assistons à une scène très semblable au moment de la révélation musulmane. Dans la fraîcheur de la nuit, Mahomet veille, recouvert d’un manteau. Une créature de lumière lui présente alors une écharpe de soie et lui ordonne : «Lis !»… Car il est inscrit un mot sur l’étoffe, en lettres d’or, le mot ikra… c’est bien le même mot qu’en hébreu, qui, en arabe, signifie précisément : «Lis !»… «Mais je ne sais pas lire»,proteste Mahomet. Et l’ange le bouscule, le serrant jusqu’à l’étouffer : «Lis !»ordonne-t-il encore.

Mahomet a-t-il lu le Coran ou l’a-t-il écrit ? Qur’an, le «Coran», un mot de la même racine que ikra, qu’on peut traduire par «la lecture», ou «la récitation»… peut-être aussi «l’appel»…

Saint Paul a voulu mettre de l’ordre dans les appels de Dieu. Dans le XIVe chapitre de son épître aux Corinthiens, il reconnaît que l’appel peut se manifester par de l’écholalie, des discours en langues inconnues, ou par des prophéties. Mais il sait que les irruptions intempestives de la parole de Dieu peuvent être source de cacophonie et mettre l’Eglise en danger. C’est pourquoi il alerte les fidèles : «Si on parle en langue, qu’il y en ait deux à chaque réunion, ou trois tout au plus, et chacun à son tour…» Cette fois Dieu se manifeste en discours, mais il faut tout de même un lecteur. Il ajoute donc : «… et qu’il y ait un interprète» (Corint., 14 :27). J’ai vu la recommandation de Paul appliquée à la lettre dans les églises évangéliques en Afrique où lorsque les fidèles prophétisent en langue, celui qu’on appelle «le reporter» se précipite auprès d’eux, le carnet à la main pour écrire.

Ayant appris que l’on écrit sous la dictée des dieux, de Dieu et des êtres, j’en ai déduit qu’il fallait se retirer de soi, leur offrir tout l’espace, c’est-à-dire le temps, la place et le son. A qui aspire à leur prêter la main, il faut solitude du corps et silence de l’âme.

Je trouve la solitude dans la nuit, à l’heure où j’ai l’intuition du tournoiement des insomniaques, qui ne parviennent à dormir tant leur nuit est peuplée. Je ne peux écrire avant minuit, lorsque je sursaute au froissement d’aile d’une chouette. Quant au silence, il habite cette campagne, au sommet d’une colline, en un lieu-dit qui compte une vingtaine d’habitants, où le seul bruit est celui du vent dans les feuilles, qui se confond avec le sifflement de l’absence. Là, je donne rendez-vous aux êtres ; et je leur fixe un temps. Ils savent qu’ils devront partir, à la première lueur, à la première prière du pinson des arbres.

Certains prient pour appeler les dieux ; j’écris pour les laisser parler. J’écris religieusement.

vendredi 28 novembre 2014

Un tour complet

Journée errante et matinée bleue. En décalage avec ma gestuelle, déconnectée de la toile. Des envies d'autres choses dans le geste de peindre sans en saisir l'origine, ni le type de combustible interne à utiliser. Et si le feu était remplacé par l'eau? Devenir un volcan sous-lacustre, pourquoi pas. Et en même temps, en l'écrivant, des envies d'autres choses. Point.

Ces périodes de transformations souterraines ne débutent jamais dans la matière extérieure, mais dans la chaire d'abord. C'est la modification corporelle d'une trajectoire qui transforme le geste de l'artiste que je suis. Je me rappelle que dans mes études en art, je perdais mes points à ne pas fournir de dessins de ma démarche. Un principe que je n'ai jamais compris que celle de l'esquisse comme pré-travail et non comme forme d'art pur. L'esquisse est un travail complet qui ne nécessite pas de dire plus. Je n'aime pas me répéter, si la chose a été faite et bien il faut emprunter un autre chemin ou creuser un autre tunnel. Je suis une taupe. C'est à partir du vide originel que je crée, je ne sais pas le faire avec des assises ou des fondations. Ce sentiment parle de mon point de départ, d'où je viens, du sentiment profond que la vie c'est ainsi. Un mouvement de plaques tectoniques qui créent la secousse à venir. Mon paradigme originel.

Mais si un nouveau monde est en gestation sur les solives de l'ancien, cette base est en soit une complète révolution sur moi-même. On sort ainsi du vide et du plein pour intégrer un troisième état que je ne peux, pour l'instant, nommer.