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samedi 30 juin 2018

Un tableau

Un tableau, c'est une pensée sous scellés. Cest cette mine de riens que le moindre regard anime, inquiète, fait rougir, ou gêne. Le peintre encadre son secret, pour mieux l'aérer, il y a quelque chose de provoquant, de tranquillement agressif, de follement solitaire, irréductible, dans un tableau. Et la nuit, il en est qu'on entend craquer, comme si leurs membres se désankylosaient. Mais dès que l'homme reprend sa place de spectateur à roulettes, c'est motus, bouche cousue, on se serre les coudes, on ne dira rien, on s'aime ainsi, et pas autrement, vous avez beau me regarder, me scruter, me déshabiller, vous êtes loin du comte ‒ du conte? C'est que je ne vous cache rien, sinon ma respiration essentielle, mon coeur, je vous sais cruels, et que vous n'êtes pas habitués, vous autres hommes, à cette liberté, à cette pudeur spéciale, à ce manque de cabotinage. Un grand tableau, comme un grand drame ‒ Hamlet ‒ c'est une complicité absolue dans l'organisation d'un rêve refermé sur lui-même, mais très aveuglement pénétrable. S'y perdre innocemment, s'y risquer en silence.

Georges Perros, Extrait de Dessiner ce qu'on a envie d'écrire

Rose rouge

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Prendre les pensées entre les mains

« Il faut aller dans la matière, se noyer et la comprendre par en dedans. Les vraies pensées naissent en touchant. Il y a du spirituel dans les mains. Enfouie dans la matière, la pensée vient nous délivrer. L'esprit n'est pas le contraire du corps mais quelque chose qui sort de lui, volatil: il y a un lien invisible, un passage non vu entre les choses. J'aime prendre les pensées entre les mains. Je suis un écrivain pratiquant. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

Matière

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Printemps

« Ce que je recherche depuis toujours, c'est un état surgissant de la langue. Printemps se dit ici en patois « saillifeu » : ça saille, saute, sors dehors : « feu » vient de foris... Le printemps dans les Alpes n'est pas un temps de renouveau aimable, de fraîcheur, c'est un temps de violence, pulsif ; il sort de la neige comme le printemps russe : c'est une percée, un débordement soudain, une invasion... Je cherche la force germinative de la langue, son pouvoir de passer la mort. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

vendredi 22 juin 2018

Des cailloux

« Je n'utilise pas les mots; je n'en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l'ordre du toucher: quelque chose parle, là, derrière l'oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d'un minerai qu'il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d'un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui: quelque chose doit appraître de dedans — de l'intérieur du mot et pas du tout de l'intérieur de l'écrivain. »

Valère Novarina, Extrait de Devant la parole

mercredi 20 juin 2018

La mangeuse de terre

Kaʻula o Keahi! Rougeoiement du feu, la mangeuse de terre avance mais, qui s'en soucie ? La toile est une fissure qui s'ouvre le temps de l'« œuvrement », après, si l'on tarde trop, s'ensuit le règne hermétique du basalte.

Pelehonuamea


mardi 5 juin 2018

Continuité géographique

« Et je dirai d'abord que si l'arrière pays m'est resté inaccessible ‒ et même, je le sais bien, je l'ai toujours su, n'existe pas ‒ il n'est pas pour autant insituable, pour peu que je renonce aux lois de continuité de la géographie ordinaire et au principe du tiers exclu. 

En d'autres mots, la cime à une ombre, où elle est cachée, mais cette ombre ne couvre pas toute l'étendue de la terre. »

Yves Bonnefoy, Extrait de L'arrière-pays