Translate

jeudi 17 août 2017

Que perdons-nous ?

J'avais pris cette habitude de faire ces petits cadeaux. Que perdrons-nous ?

Des peaux contre peaux, du frais dans les poumons, du bois, de la pierre de la soie dans les paumes et de la neige, du rouge, de l'or, du bleu, du noir, des notes d'instruments à cordes en veux-tu en voilà, des coffres débordants d'épices (le safran et le curry en procession de même teinte) et de vaisselle opale, des fards de filles et des chignons de filles, des cheveux noués en torsades alambiquées ou libres sous la bourrasque, des bouches peintes en rouge comme des saignées parfaites, des mains de filles aux ongles carmins.

Des rires et rêves, des chants-rires-voix d'enfants, des mômes aux yeux étoiles, et des hommes aux coiffures soyeuses, leurs sourcils comme des baies en plein gros temps, des yeux clairs miaulant leurs faims de départs, des peintres flamands ou espagnols, des poètes japonais, des dandys anglais et des tisseurs russes, ces paysans chinois à la rizière et les porteuses d'eau éthiopiennes, de grands frères mexicains aux grâces afghanes et aux sourires slaves.

Des encres sombrement violettes aux teintes de l'indicible, des livres irlandais, du papier et des paniers, danser, des chats, de l'air, des mots, certaines formes de légèreté, un peu de tristesse traversée de guitares rock, la révolte au milieu d'un près fauve d'herbes folles, des mots d'amour et gestes et chants de nuit bus jusque calices mutins, ces jours longs mangés entièrement à pleines croques, des bûches crépitant, d'amers chocolats (et véritables), des chemins avant-coureurs d'allants d'azurs en aventures.

Des séditions féroces portées jusque dans les rires, de la pluie sous la lumière crue, les blancs incroyables, les fleurs irrésolues, les équations sans réponse, rien, la gratuite simplicité des parfois néants, des fauteuils vautrés, les cuisines à spaghettis pleines d'amis, cent fois à l'ouvrage remettre son courage, écrire ce roman, être aimé, dire qu'on aime qu'on adore et aimer-adorer, plus loin, plus haut, du vent d'ouest et tous les vents à la lucarne et l'extrados, le sifflement du bout des lignes, des buffets luisants de bois noir, les rails allant tout droit au fond de la mer, des ondulations glissées frottant nos corps, mille odeurs carmines et odes aux odalisques, de belles syllabes, des chairs mêlées, un autre Lynch, le lent pinceau des phares couchés à feuilles mortes, les ponts de givres, les Ménines et la jeune fille à la perle, des oliviers, de l'utile en plus de l'inutile.

Des carreaux de Positano ou bien de Delft, des tapis Iraniens et de Bagdad, le déchirement en notes cristalles des services soufflés de Sèvres, ces cuirs ajourés venus des Maures, des photos prises à distances variables, des huiles fusées sur bois, des silences somptueux, les rues de Rome et de Paris, mes glissements furtifs ou investis d'une ville à l'autre, nos corps éperdus, des averses indécises puis claquant en draches fortes, des eaux-fortes, encore du rouge, vins-cerises-griffes-baisers, champagnes, lettres, laines, accomplissements.

J'ai vu ces roseaux qui immanquablement évoquent Syrinx. Paradoxalement, Pan en fit son instrument. Que perdons-nous ?

Eric Céloin

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Le silence est une option viable