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lundi 1 septembre 2014

Symbolisme du tissage (partie III)

Le symbolisme du tissage n’est pas appliqué seulement aux écritures traditionnelles ; il est employé aussi pour représenter le monde, ou plus exactement l’ensemble de tous les mondes, c’est-à-dire des états ou des degrés, en multitude indéfinie, qui constituent l’Existence universelle. Ainsi, dans les Upanishads, le Suprême Brahma est désigné comme « Ce sur quoi les mondes sont tissés, comme chaîne et trame », ou par d’autres formules similaires (1) ; la chaîne et la trame ont naturellement, ici encore, les mêmes significations respectives que nous venons de définir. D’autre part, d’après la doctrine taoïste, tous les êtres sont soumis à l’alternance continuelle des deux états de vie et de mort (condensation et dissipation, vicissitudes du yang et du yin) (2) ; et les commentateurs appellent cette alternance « le va-et-vient de la navette sur le métier à tisser cosmique » (3).

D’ailleurs, en réalité, il y a d’autant plus de rapport entre ces deux applications d’un même symbolisme que l’Univers lui-même, dans certaines traditions, est parfois symbolisé par un livre : nous rappellerons seulement, à ce propos, le Liber Mundi des Rose-Croix, et aussi le symbole bien connu du Liber Vitæ apocalyptique (4). À ce point de vue encore, les fils de la chaîne, par lesquels sont reliés les points correspondants dans tous les états, constituent le Livre sacré par excellence, qui est le prototype (ou plutôt l’archétype) de toutes les écritures traditionnelles, et dont celles-ci ne sont que des expressions en langage humain (5) ; les fils de la trame, dont chacun est le déroulement des événements dans un certain état, en constituent le commentaire, en ce sens qu’ils donnent les applications relatives aux différents états ; tous les événements, envisagés dans la simultanéité de l’« intemporel », sont ainsi inscrits dans ce Livre, dont chacun est pour ainsi dire un caractère, s’identifiant d’autre part à un point du tissu. Sur ce symbolisme du livre, nous citerons aussi un résumé de l’enseignement de Mohyiddin ibn Arabi : « L’Univers est un immense livre ; les caractères de ce livre sont tous écrits, en principe, de la même encre et transcrits à la Table éternelle, par la plume divine ; tous sont transcrits simultanément et indivisibles ; c’est pourquoi les phénomènes essentiels divins cachés dans le « secret des secrets » prirent le nom de « lettres transcendantes ». Et ces mêmes lettres transcendantes, c’est-à-dire toutes les créatures, après avoir été condensées virtuellement dans l’omniscience divine, sont, par le souffle divin, descendues aux lignes inférieures, et ont composé et formé l’Univers manifesté » (6).

1 — Mundaka Upanishad, 2e Mundaka, 2e Khanda, shruti 5 ; Brihad-Âranyaka Upanishad, 3e Adhyâya, 8e Brâhmana, shrutis 7 et 8. — Le moine bouddhiste Kumârajîva traduisit en chinois un ouvrage sanscrit intitulé Le Filet de Brahma (Fan-wang-king), d’après lequel les mondes sont disposés comme les mailles d’un filet.

2 — Tao-te-king, XVI.

3 — Tchang-houng-yang compare aussi cette alternance à la respiration, l’inspiration active répondant à la vie, l’expiration passive répondant à la mort, la fin de l’une étant d’ailleurs le commencement de l’autre. Le même commentateur se sert encore, comme terme de comparaison, de la révolution lunaire, la pleine lune étant la vie, la nouvelle lune étant la mort, avec deux périodes intermédiaires de croissance et de décroissance. En ce qui concerne la respiration, ce qui est dit ici doit être rapporté aux phases de l’existence d’un être comparé à celui-là même qui respire ; d’autre part, dans l’ordre universel, l’expiration correspond au développement de la manifestation, et l’inspiration au retour au non-manifesté, ainsi qu’il a été dit plus haut ; selon qu’on envisage les choses par rapport à la manifestation ou par rapport au Principe, il ne faut pas oublier de faire l’application du « sens inverse » dans l’analogie.

4 — Nous avons indiqué plus haut que, dans certaines figurations, le livre scellé de sept sceaux, et sur lequel est couché l’agneau, est placé, comme l’« Arbre de Vie », à la source commune des quatre fleuves paradisiaques, et nous avons alors fait allusion a un rapport entre le symbolisme de l’arbre et celui du livre : les feuilles de l’arbre et les caractères du livre représentent pareillement tous les êtres de l’Univers (les « dix mille êtres » de la Tradition extrême-orientale).

5 — Ceci est affirmé expressément du Vêda et du Qorân ; l’idée de l’« Évangile éternel » montre aussi que cette même conception n’est pas entièrement étrangère au Christianisme.

6 — El-Futûhâtul-Mekkiyah. — On pourra faire un rapprochement avec le rôle que jouent également les lettres dans la doctrine cosmogonique du Sepher Ietsirah.

René Guénon, Le symbolisme de la Croix, Chapitre XIV : Le symbolisme du tissage

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