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jeudi 16 juin 2016

L'héritage reçu et l'héritage choisi

"Je viens de regarder le reportage de Yann Arthus Bertrand sur l'Algérie. Je n'aime pas ce que fait ce type. Ses images et ses textes m'agacent. C'est un spectaculaire de conventions. Et sil il me permet d'avoir la vision aérienne d'un oiseau, mon regard terrien lui préfère d'autres points de vue. Mais peu importe. Il montrait l'Algérie, il parlait de l'Algérie et me voilà bouleversée.
 
Mes origines sont germaniques, autrichiennes, matinées d'une Europe de l'Est aux frontières incertaines. Pourtant il n'y a pas de territoires plus familièrement inquiétants que ceux-là. Je n'aime pas Vienne, je n'aime pas Budapest, je n'aime pas Prague, ni l'Allemagne. Je m'y sens mal, oppressée, vissée par une lumière, des langues, une atmosphère et une culture reniées sans ambages. Je n'aime rien de là-bas.
 
Je suis algérienne. 
J'ai porté la robe Kabyle, elle était bleue de ce bleu de dune. Et l'on me disait fais attention au scorpion et à la vipère cornue plutôt que ne t'approche pas du chien. 
J'ai mangé le mouton et la datte, le raisin sec et le pain plat. 
J'ai bu l'eau. L'eau plus précieuse que la vie. Et la menthe du thé. 
J'ai vu les étoiles, les vraies. 
J'ai joué avec Amira. 
J'ai marché dans le sable qui refuse votre trace. 
J'ai escaladé la mer jaune.
J'ai parcouru Ghardaia, Touggourt et Biskra. 
J'ai aimé les ânes mélancoliques et les chèvres insatiables. 
J'ai dansé et chanté tard dans la nuit au son de mains qui claquent sur des tapis rouges et noirs. 
J'ai roulé sur les pistes, la main s'ouvrant par la fenêtre, en étoile d'une mer fossilisée depuis longtemps. 
J'ai posé une rose des sables sur mon bureau d'écolière. 
J'ai oublié les souliers, la pluie et le jambon. 
J'ai porté les bracelets en argent. 
J'ai compris l'importance des fleurs et la valeur du pisé. 
J'ai respiré les feux rares et le suint, les parfums des cheveux huilés. 
J'étais enfant dans le désert. 
Le Sahara est mon pays et je voudrais pouvoir y mourir."

Véronique Tissot

4 commentaires:

  1. Sublimes mots de Véronique Tissot! Merci Mylène

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    1. Oui, elle sait écrire cette femme. Je savais que tu aimerais.

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  2. Oh! Je suis en joie de retrouver ses mots ici! C'était beau c'était grand.

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    1. Je suis heureuse que vous soyez en contacte.

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Le silence est une option viable