Translate

jeudi 22 mai 2014

Les tours du silence

Voilà les fameuses tours du silence, pesantes comme des citernes, où les vautours qui tournoient dans le ciel trouvent leur pitance. Où en sont-elles les pourrissantes charognes déposées là pieusement par des familles de Parsis ? Les mille façons de brûler, de se décomposer, de disparaître, avec des sons, des couleurs et des odeurs différents, sur les routes d'Asie on les rencontre toutes, mais sentant rarement plus mauvais et moins séduisantes que celle-ci. Evidemment la bidoche digérée par les oiseaux ne salit rien, ni l'eau, ni la terre, ni le feu, éléments sacrés qui ne doivent être pollués à aucun prix. Des visions de rapaces grassouillets tombant comme des pierres sur leur déjeuner, enfonçant leurs serres en forme de kriss dans des orbites immobiles, choisissant les meilleurs morceaux du foie et des tripes, viande fouillée dans un frottement de plumes et de becs, me sautent aux yeux, inévitables, et si précises que je m'étonne d'échapper au dégoût. (...)

Avec une carie dans une molaire, le plus grand savant est foutu, redevient fragile carcasse souffreteuse, on n'en donnerait pas plus cher que de n'importe quel corps allongé là-haut au sommet de ces tours, ces étranges moulins à vent sans ailes, lourdes, évidentes comme un rappel à la prudence, à l'humilité, lamentable aspect de la mort obsession qui ne se laisse jamais oublier ici, où on ne la déguise pas comme une maladie honteuse sous des oripeaux noirs et des chrysanthèmes en plastique. Quotidienne, simple, elle rend à toute chose son goût et sa plénitude. A force de fixer les tours du Silence, une évidence rampante sort de dessous l'embarrassant fatras de tout ce qu'on m'a appris en Europe, le pressentiment d'un équilibre cyclique. Je me sens optimiste comme un bouddha, plein d'espoir de renaître au cœur d'un bouton de lotus au-dessus d'un étang ou dans un champ de patates en Normandie, pour devenir bouillie mélangée à la salive de la terre, et exploser en fleur à chaque printemps, particule brassée par la circulation de la vie qui germe et pourrit sans fin. 

Muriel Cerf, L'antivoyage

3 commentaires:

  1. Je ne connais pas du tout cet auteur!! Déjà deux extraits qui donnent envie d'en savoir plus...

    RépondreEffacer
    Réponses
    1. Une de mes écrivaines préférées. Une fille de par chez vous. Un talent fou mais elle est décédée récemment.

      Effacer
    2. Oh, tristesse... Je vais voir ce qu'elle a écrit...

      Effacer

Le silence est une option viable