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dimanche 2 novembre 2014

Jordi Savall refuse le Prix National de Musique 2014

Extraits de sa lettre au Ministre de l'Education, de la Culture et des Sports espagnol, José Ignacio Wert.

Monsieur le Ministre, 

Recevoir la nouvelle de ce prix important a provoqué chez moi deux sentiments contradictoires et totalement incompatibles : j'ai tout d'abord éprouvé une grande joie pour la reconnaissance de 40 années de passion exigeante pour la diffusion de la musique en tant que force et langage de civilisation et de vivre ensemble. Mais j'ai ressenti également une profonde tristesse, car je ne peux accepter ce prix sans trahir mes principes et mes convictions les plus profondes.

Je regrette donc de vous informer que je ne peux accepter cette distinction qui vient de la main de la principale institution de l'Etat espagnol, responsable, à mon sens, du dramatique désintérêt et de l'incompétence grave dans laquelle se trouvent plongées la défense et la promotion de l'art et ses créateurs (...)

Voilà trop longtemps que les instances du Ministère d'Education, de la Culture et des Sports que vous dirigez ne font rien pour promouvoir les différentes disciplines de la vie culturelle de l'Etat espagnol qui luttent actuellement pour leur survie, sans la moindre aide institutionnelle ni loi en faveur d'un mécénat qui les aiderait à se financer et à continuer d'exister.

Nous vivons une crise politique, économique et culturelle grave qui a pour conséquence que le quart des Espagnols vivent dans une situation de grande précarité et que la moitié des jeunes n'ont pas et n'auront pas la moindre perspective de trouver un emploi qui leur assure les conditions minimales d'une vie digne.
La Culture, l'Art, et particulièrement la Musique, sont la base de l'éducation qui nous permet de nous réaliser personnellement et, en même temps, d'exister comme entité culturelle dans un monde sans cesse plus globalisé. Je suis profondément convaincu que l'Art est utile à la société, contribuant à l'éducation des jeunes et au renforcement de la dimension humaine et spirituelle de l'être humain. 
(...)

L'ignorance et l'amnésie sont la fin de toute civilisation : sans éducation, il n'y a pas d'art et sans mémoire, il n'y a pas de justice.
 
Nous ne pouvons accepter que l'ignorance et le manque de toute conscience de la valeur de la culture, dans le chef de nos plus hauts responsables politiques, érodent impunément le difficile travail de tant de musiciens, acteurs, danseurs, cinéastes, écrivains, artistes plasticiens qui ne méritent pas le traitement qu'on leur inflige et qui sont les véritables protagonistes de l'identité culturelle de ce pays. 
Pour toutes ces raisons, c'est avec une profonde tristesse que je refuse le Prix National de Musique 2014, espérant ce que sacrifice sera interprété comme en rejet en faveur de la dignité des artistes et qu'il puisse, peut-être, servir de base de réflexion pour inventer et construire un avenir plus prometteur pour notre jeunesse.

Je crois, comme le disait Dostoïevski, que la Beauté sauvera la monde (sic), mais pour ce faire, il faut pouvoir vivre dignement et avoir accès à la Culture et à l'Education.

Cordialement,
Jordi Savall

4 commentaires:

  1. c'est beau et émouvant lorsque les attitudes sont le prolongement des convictions.
    Jordi Saval est un grand bonhomme

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  2. J'ai vu comme toi sur FB, et je souris de retrouver ce magnifique refus en ces lieux. Un plaisir de voir de si belles réactions!

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  3. L'être se doit d'être conséquent et être conséquent, ce n'est pas souvent payant dans le domaine matériel.

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Le silence est une option viable