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samedi 15 novembre 2014

Là où l'amour règne

Là où l'amour règne, il n'y a pas de volonté de puissance et là où domine la puissance, manque l'amour. L'un est l'ombre de l'autre.

Il n'est à mon avis caractéristique pour notre psychologie qu'au seuil de l'époque nouvelle se rencontrent deux penseurs qui devaient exercer sur les cœurs et les esprits de jeune génération une influence considérable: Wagner et Nietzsche; le premier, défenseur de l'amour, fait retentir dans sa musique toute l'échelle sentimentale de Trissant, jusqu'aux bas-fonds de la passion incestueuse, et de Tristan jusqu'au sommet de la spiritualité du Graal ; le second est l'avocat de la puissance et de la volonté victorieuse de l'individu. Wagner se rattache dans son expression la plus noble à la légende du Graal, comme Goethe et Dante ; Nietzsche au contraire, idée d'une caste et d'une morale des maîtres, comme le Moyen Age en avait plus d'une fois réalisé dans les personnages de nombreux chevaliers héroïques à la blonde chevelure. Wagner brise les liens qui entravaient l'amour, Nietzsche brise les «tables de valeur» qui étranglent l'individualité. Tous deux tendent vers des buts analogues, mais ils provoquent l'irréparable scission, car là où règne l'amour, la puissance individuelle n'a nul pouvoir, et là où domine cette puissance, il n'y a point d'amour.

Il est difficile de croire que ce monde si riche puisse être pauvre au point de ne pouvoir offrir un objet à l'amour d'un être humain. Il offre à chacun un espace infini. C'est bien plutôt l'incapacité d'aimer, qui enlève à I'homme ses possibilités. Notre monde n'est vide que pour qui ne sait pas diriger sa libido sur les choses et les hommes et se les rendre vivants et beaux. La beauté ne réside pas dans les choses mais dans le sentiment que nous conférons aux choses. Donc, ce qui nous contraint à créer de nous-mêmes un substitut, ce n'est pas le manque extérieur d'objets. c'est notre incapacité de saisir avec amour une chose hors de nous. Certes, les difficultés des conditions d'existence, les contrariétés de la lutte pour la vie nous accableront, mais, d'autre part, des situations extérieurement pénibles ne contrarieront pas l'amour; au contraire, elles peuvent nous éperonner pour de plus grands efforts, nous amenant à inscrire toute notre libido dans la réalité.

Notre duperie sentimentale a pris des proportions vraiment inconvenantes. Pensons au rôle vraiment catastrophique des sentiments populaires en temps de guerre ! Pensons à notre prétendue humanité ! Combien chaque particulier est la victime impuissante, mais nullement à plaindre, de ses sentiments ! sans doute le psychiatre pourrait-il en révéler bien des choses. La sentimentalité est une superstructure de la brutalité, l'insensibilité est la position contraire; elle souffre, inévitablement des mêmes manques.

Par malheur, c'est presque un idéal collectif que de rester aussi négligent et inconscient que possible dans la situations concernant l'amour. Derrière le masque de respectabilité et d'attachement, la puissance négligée de l'amour empoisonne les enfants. Evidemment on ne peut faire aucun reproche à l'individu puisqu'on ne peut attendre de lui qu'il sache quelle attitude il devrait faire sienne et comment il devrait résoudre le problème de l'amour dans le cadre de notre idéal et de nos convictions d'aujourd'hui. Le plus souvent on ne connaît que les moyens négatifs : négligence, ajournement, refoulement et répression.

Plus est lointaine et irréelle la mère personnelle, plus la nostalgie du fils va chercher loin dans les profondeurs de l'âme et y réveille cette image originelle et éternelle de la mère, à cause de laquelle tout ce qui embrasse, qui entoure, qui nourrit et qui aide prend la figure de la mère, de l'alma mater de l'université jusqu'à la personnification des villes, des pays, des sciences et des idéaux.

Carl Gustave Jung, Extrait de L'Âme et la Vie

2 commentaires:

  1. Parfois, on vadrouille longtemps (on écrit beaucoup) pour pondre quelque part un petit pépite d'or.
    Ce que j'aime de Jung, comme de Nietzsche, c'est quand ils chavirent du psychanalytique, du philosophique, pour verser dans le poétique. Et ils le font tout le temps.
    "La sentimentalité est une superstructure de la brutalité" m'a procuré une belle satisfaction. Mercimimi.

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    1. Plaisir. Je découvre moi aussi des pépites un peu partout ces temps-ci. Je ne suis pas structurée dans mes lectures et je ne sais si je l'ai déjà été. Je ramasse des billes de verres pour faire des colliers de toiles.

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